UN SONGE
Après une lecture de l'Episode du Dante, Paulo et Francesca.
De même qu'autrefois Hermès emprunta la légèreté de ses plumes
Lorsqu'il berçait Argus déjoué, pâmé, endormi;
De même sur un chalumeau Delphique mon esprit oisif
Amusa, charma, conquit, priva
De ses cent yeux, le dragon monde;
Et le voyant assoupi, s'envola de même—
Non vers le mont Ida, avec ses nuages chargés de neige,
Non vers Tempé où Jupiter un jour se lamenta—
Mais vers ce second cercle du sombre enfer,
Où parmi les rafales, les tourbillons et les averses
De pluie et de grêle, les amoureux n'ont pas besoin de dire
Leurs tourments. Pâles étaient les douces lèvres que je vis,
Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme
Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête.
18 avril 1819.
LA BELLE DAME SANS MERCY[1]
Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Errant pâle et solitaire!
Les joncs sont desséchés au bord du lac,
Aucun oiseau n'y chante.
Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Si farouche et si malheureux?
Le grenier de l'écureuil est rempli,
Et la moisson est rentrée.
Je vois un lis sur ton front
Avec la moiteur de l'agonie et la buée de la fièvre;
Et sur la joue une rose qui se flétrit
Et se fane de même rapidement.
J'ai rencontré une dame, dans les prés,
D'une grande beauté—la fille d'une fée;—
Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers
Et ses yeux sauvages.
Je l'assis sur mon coursier paisible
Et ne vis rien d'autre tout le long du jour;
Car elle se penchait de côté et chantait
Une chanson de fée.
Je tressai une guirlande pour sa tête,
Puis des bracelets et une ceinture qui embaumait;
Elle me regardait comme si elle m'aimait
Et poussait un doux gémissement.
Elle trouva pour moi des racines d'un goût exquis,
Du miel sauvage et la manne de la rosée;
Et sûrement en langage étrange elle me dit:
Je t'aime véritablement.
Elle m'entraîna dans sa grotte d'elfe;
Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir:
Là, je fermai ses yeux sauvages et tristes—
Et l'embrassai jusqu'à l'endormir.
Là nous sommeillâmes sur la mousse,
Et là, je rêvai, ah! malheur véritable!
Le dernier rêve que j'aie jamais rêvé,
Sur le flanc de la froide colline.
Je vis des rois pâles et des princes aussi,
De pâles guerriers—tous avaient la pâleur de la mort,
Et criaient: «La belle Dame sans Mercy
Te tient en servage!»
Je vis leurs lèvres affamées, dans les ténèbres,
Grandes ouvertes pour me donner cet horrible avertissement;
Et je m'éveillai et me retrouvai ici,
Sur le flanc de la froide colline.
Et voilà pourquoi je reste ici
Errant pâle et solitaire:
Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac,
Et qu'aucun oiseau ne chante.
28 avril 1819.
[1] D'après Alain Chartier.