ENDYMION[1]
Dédié à la mémoire de Thomas Chatterton.
LIVRE PREMIER
—Une chose de beauté est une joie éternelle;
Son charme s'accroît; jamais elle ne
Rentrera dans le néant; toujours au contraire elle nous assurera
Une retraite paisible, un sommeil
Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale.
Aussi, chaque matin, tressons-nous
Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,
En dépit du découragement, de l'inhumaine disette
De nobles créatures, des jours tristes,
De toutes les routes pestilentielles et enténébrées
S'ouvrant à nos recherches: oui, en dépit de tout,
Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe
Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,
Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante
Pour une simple brebis; tels les narcisses
Dans leur séjour verdoyant; et les clairs ruisseaux
Que défendent les buissons rafraîchissants
Contre la saison chaude; la fougère au cœur de la forêt,
Richement tachetée comme de belles roses mousses:
Telle aussi la grandeur des jugements
Que nous avons portés sur nos morts illustres;
Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus:
Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel
Breuvage dont la source est au ciel.
Et nous n'éprouvons pas simplement ces sensations
Pour une heure rapide; non, de même que les arbres
Bruissant autour d'un temple deviennent bientôt
Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,
La passion pour la poésie, gloires infinies, qui
Nous hantent jusqu'à ce qu'elles deviennent une lueur consolatrice
S'insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,
Que, brillantes ou sombres,
Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.
—C'est donc avec une allégresse infinie que je
Retracerai l'histoire d'Endymion.
La musique même du nom a pénétré
Dans mon être, et chaque riante scène
Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure
De nos propres vallées: aussi vais-je commencer
Maintenant que je n'entends pas le vacarme de la ville,
Maintenant que les premiers bourgeons viennent d'éclore,
Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre
A travers la vieille forêt; pendant que le saule traîne
Jusqu'à terre ses fines branches; et que la laitière
Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l'année
Gonfle les tiges d'un suc abondant, je gouvernerai doucement
Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes,
Au fil de l'eau coulant dans la profondeur des frais bocages.
Plus d'un vers j'espère écrire,
Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon,
Soient cachées sous l'épaisseur de l'herbe. Avant aussi que les abeilles
Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur,
Je devrai avoir conté la moitié de mon récit.
Oh! puisse aucune saison d'hiver, chenue et dépouillée.
Ne la trouver à demi-terminée: mais que le fier Automne
Qui teinte d'or mat la nature entière
Soit l'époque où j'écrirai la fin.
Et maintenant, d'un cœur aventureux, je fais voler
Ma pensée en héraut à travers le désert:
Que les trompettes sonnent, qu'aussitôt
Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse rapidement
Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces!
Sur les flancs du Latmos s'étendait
Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait
Plantureusement les racines cachées et les transformait
En branches retombantes et en fruits précieux.
Là se trouvaient d'épais ombrages sequestrés dans les profondeurs
Où jamais l'homme ne pénétrait; et si hors de la garde du berger
Un agneau s'égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges retirées,
Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers
Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement,
Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit.
Parmi les bergers c'était une croyance
Qu'aucun agneau laineux qui se séparait ainsi
De sa blanche famille, ne passait sans être épargné
Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur
Avant d'atteindre quelque plaine inviolée,
Où se nourrissaient les troupeaux de Pan: toujours grands étaient les gains
De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers
Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des marais
Et les bancs de lierre; tous conduisaient agréablement
A une vaste clairière d'où on pouvait voir
Des troncs se pressant alentour entre les ondulations
Du gazon et les branches inclinées: qui pourrait dépeindre
La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit,
Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres? Une colombe
Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent aussi
Un nuage léger en aurait traversé le bleu.
Au centre même de ce site radieux
S'érigeait un autel de marbre, orné d'un feston
De fleurs nouvellement écloses; et la rosée
Avec une féérique fantaisie avait jonché
De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée
Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube.
Car c'était le matin: du haut du ciel le feu d'Apollon
Transformait chaque nuage de l'Orient en bûcher argenté
D'un éclat si transparent que, là,
Une âme mélancolique aurait pu gagner
L'oubli, et dissoudre sa fine essence
Dans le vent; la senteur humide de l'églantine
Tempérait l'ardeur de ce soleil si caressant;
L'alouette était perdue en lui; les froides sources couraient
Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés;
Des voix d'hommes vibraient sur les montagnes; enfin
Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature et de ses merveilles
A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.
[Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan.]
En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin,
Répétant les refrains des chansons pastorales;
Chacune avait au front une couronne de rameaux
De la couleur tendre d'Avril: tout près, en ordre,
Une troupe de bergers, la figure brunie
Tels qu'on les voit dans les récits d'Arcadie;
Ou tels ceux qui s'asseyaient autour du pipeau d'Apollon
Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons,
Oubliant sa divinité, épanchait son âme
En musique, à travers les vallées Thessaliennes:
Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon,
Et d'autres tiraient des sons perçants ou veloutés
De leurs flûtes d'ébène: immédiatement après eux
Sortant des profondeurs de la forêt,
Un vénérable prêtre suffisamment replet
Attirait les regards par sa solennité: ses yeux sans cesse
Demeuraient attachés sur l'herbe du sol,
Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée.
Dans sa main droite se balançait un vase, d'un ton laiteux,
Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs:
Et de sa gauche il tenait un panier plein
De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir:
Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore
Que l'amant de Léda, et le cresson du ruisseau.
Sa tête blanchie, ornée d'une guirlande de hêtre,
Semblait un dôme de lierre enserré
Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe
De bergers qui faisaient retentir alternativement
Les couplets de la chanson. Après eux apparut,
Suivi par la foule qui élevait
Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté
Et roulant si mollement qu'à peine entravait-il
La liberté de trois coursiers tachetés de brun:
Celui qui les conduit semble jouir d'un grand renom
Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement,
Tel Ganymède ayant atteint l'âge viril;
Et pour ces temps primitifs, son costume était
Celui d'un chef: sur sa poitrine, à demi-nue,
Etait pendu un cor d'argent, et entre
Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré.
Un sourire animait son visage; il semblait,
Pour le commun des mortels, rêver
Du repos divin dans les champs Elyséens:
Mais de plus avisés pouvaient discerner
Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure,
Et remarquer que parfois les rênes glissaient
De ses mains oublieuses; alors ils auraient soupiré
En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou
Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas!
O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle?
Bientôt l'assemblée, en cercle rangée,
Demeurait silencieuse autour de l'autel: le regard de chacun
Exprima soudain la vénération: les tendres mères
Firent taire leurs enfants; tandis que les joues
Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur.
Endymion aussi, sans égal dans la forêt,
Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect,
Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne.
Au centre, le vénérable prêtre
Leur souriait à tous du plus grand au plus petit,
Et après avoir levé au ciel ses mains ridées
Il parla ainsi: «Hommes de Latmos! pasteurs
Auxquels échoit la garde de milliers de moutons:
Que vous descendiez des antres des rochers
Qui dominent vos montagnes; que vous veniez
Des vallées où le chalumeau retentit sans fin,
Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse
Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux
Prodiguent leurs boutons d'or; qui veillez vos précieux troupeaux
Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer
Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies
Qu'en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton.
Mères et épouses! qui chaque jour préparez
La besace et ce qu'il faut pour la montagne;
Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait
Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe
Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé:
Oui, que chacun m'écoute! N'est-il pas vrai
Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan?
Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que
Les champignons gonflés par la nuit? Nos vastes prairies
Ne sont-elles pas tachetées d'innombrables toisons? La pluie
Ne verdit-elle pas le gazon d'Avril? Aucun hurlement farouche
N'épouvante nos timides brebis; et nous avons toujours joui
De la grande faveur d'Endymion, notre maître.
La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance
Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil,
Dont l'éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies.»
Il dit, et sur l'autel il fit jaillir en spirale
Les doux parfums qui s'enflamment au feu sacré.
Bientôt il arrosa l'herbe grasse et assoiffée
Avec du vin en l'honneur du divin berger.
Et pendant que le sol buvait, pendant
Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant,
Que l'encens scintillait à travers
Le persil en cendres, et qu'une flamme brumeuse
Teintait l'Orient de fumée, alors un chœur chanta:
«O toi, dont le palais grandiose a pour toit
Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite
Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort
De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable;
Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer
Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers;
Toi qui t'assieds pendant des heures solennelles, pour écouter
La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent—
Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne
Aux sapins siffleurs une étrange croissance;
Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi
Lorsque tu perdis la belle Syrinx—entends-nous aujourd'hui,
Par le front de ta nymphe au teint de lait!
Par tous les dédales de sa fuite éperdue,
Entends-nous, ô divin Pan!
«O toi! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles
Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes,
Tandis qu'à la tombée du jour tu erres
Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière
De ton domaine moussu: O toi, à qui
Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné
Leur récolte mûrissante; les abeilles ceinturées d'or
Leur miel blond; les prés de nos campagnes
Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés;
C'est pour toi que la linotte élève sa couvée
Et lui enseigne le chant; que les fraises aux tiges rampantes
Gardent l'été leur fraîcheur; l'essaim des papillons
Ses ailes tachetées; que les tendres bourgeons du printemps
S'épanouissent.—Parais à notre prière!
Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins,
O divin forestier!
«Vers toi, les faunes et les Satyres accourent
Pour te servir; soit qu'ils surprennent
En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis;
Soit qu'ils franchissent des précipices escarpés
Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles;
Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver
Aux bergers égarés le chemin du logis;
Qu'ils s'ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants
Et choisissent les coquillages aux formes bizarres
Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades,
Puis, de ta cachette, t'en moquer lorsqu'elles montrent la tête;
Soit qu'ils t'égayent de leurs cabrioles fantasques
Pendant qu'ils se jettent réciproquement à la tête
Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres—
Par tous les échos qui vibrent autour de toi,
Entends-nous, ô Faune Roi!
«O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux,
Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus
Un bélier retourne en bêlant: Toi qui sonnes du cor
Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres épis
Enflamment le courroux du chasseur: qui de ton souffle protèges nos fermes,
Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes:
Etrange auteur de bruits indéfinissables
Qui se répercutent par monts et vaux, s'affaiblissent graduellement
Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles:
Redoutable gardien des portes mystérieuses
Qui s'ouvrent sur l'universel savoir—regarde,
Fils puissant de Dryope,
La foule de ceux qui viennent t'offrir leurs vœux
Le front couronné de feuillages!
«Oh! sois toujours la retraite inaccessible
Des pensées solitaires; telle par maints détours vous mènerait
Une idée jusqu'au seuil du paradis,
Et vous laisserait le cerveau désespéré: sois toujours le levain
Qui fermente en ce monde bestial et grossier
L'élève jusqu'au ciel—lui donne une vie nouvelle:
Sois toujours un symbole d'immensité:
Un firmament reflété sur l'infini des eaux;
Un élément qui comble l'espace entre eux;
Un inconnu—mais silence: humblement nous masquons
Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre,
Nous poussons des clameurs pour que l'Olympe entende,
Et te conjurons d'exaucer notre hymne implorateur
Du haut du Mont Lycée!»
[Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d'une incurable mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un chimérique amour.]