Est-ce là la cause?
Tout entière? Cependant n'est-il pas étrange, et triste hélas!
Qu'un être, qui devrait passer sur cette terre
Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser
Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse
Sans avoir été jamais plus qu'un barde en sa virginité,
Chantant seul, et timidement:—comment le sang
Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de s'égarer
Il ne savait pas où; et comment il répondrait, «non,»
Si on lui affirmait que c'était l'amour: et cependant, c'était l'amour;
Que pouvait-ce être si ce n'est l'amour? Comment une palombe
Laissa tomber une aiguille d'if sur son chemin;
Et comment il mourut; puis, que l'amour ravage
Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les roses.
Enfin que la ballade de sa triste vie se termine
Par des soupirs, et un hélas! Endymion!


[Celui-ci prend la défense de l'amour.]

«Peona! je n'ai jamais désiré étancher
Ma soif pour les louanges du monde: rien de méprisable,
Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler
Le tissu que j'ai obstinément ouvragé pour mon voyage—
Pourtant il est maintenant en morceaux; ma barque sans gouvernail
Va tristement à la dérive: cependant mes espérances sublimes
Visent un but trop élevé, trop au delà de l'arc-en-ciel
Pour qu'elles puissent s'user sur cette myriade d'épaves terrestres.
Où est le bonheur? En ce qui pousse
Nos esprits dociles vers une union divine,
Une union avec l'essence; jusqu'à ce que nous resplendissions
Absolument transfigurés et libérés de l'espace. Contemple
La claire religion du ciel! Enveloppe
D'une feuille de rose ton doigt effilé,
Et caresse tes lèvres: écoute, lorsque les accents aériens
Et les baisers de la musique font résonner les libres vents,
Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent
La harpe Eolienne de son écaille transparente:
Alors de vieilles chansons s'éveillent hors des sépulcres entr'ouverts;
De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l'aïeul;
Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent
Autour de chaque empreinte qu'a laissée le pied d'Apollon;
La fanfare des clairons s'éveille, puis mollement s'éteint,
Là où longtemps auparavant s'était livrée une bataille géante;
Et, de la terre, s'exhale une berceuse
A chaque place où le jeune Orphée dormait.
Ressentons-nous ces choses?—en ce moment nous sommes entrés
Dans une sorte d'unité, et notre état
Est celui d'esprits qui flottent. Mais il y a
Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves
S'entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés
A la plus extrême intensité: leur couronne
Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut
Sur le front de l'humanité.
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l'amitié d'où émane sans cesse
Une splendeur persistante; mais au sommet,
Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère
De lumière, c'est l'amour: son influence,
Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau,
Qui nous agite et nous use; jusqu'à ce qu'enfin
Nous dissolvant dans son rayonnement, nous nous confondions,
Nous mêlions, nous en devenions une partie—
Avec rien d'autre notre âme ne peut se lier
Aussi rapidement: quand nous nous combinons de la sorte,
La vie s'alimente de sa propre substance,
Et nous sommes nourris comme la couvée du pélican.
Ah! si délicieuse est cette nourriture qui ne rassasie pas,
Que les hommes, qui auraient pu planer dans le van
De tout l'univers assemblé, pour vanner
Et chasser loin des pas du futur
Toutes les ivraies de la coutume, balayer toutes les viscosités
Laissées par les limaces et les serpents de l'humanité,
Ont été satisfaits de perdre l'occasion
Tandis qu'ils sommeillaient dans l'Elysée de l'amour,
En vérité, je préférerais être frappé de mutisme
Plutôt que d'élever la voix contre leur ardente insouciance:
Car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait gratifier
Le monde de bienfaits inconsciemment;
Comme fait le rossignol, perché sur la plus haute branche,
Et cloîtré au milieu des touffes de feuilles fraîches—
Il ne chante qu'à son amour, et ne s'aperçoit même pas
Que la Nuit s'avançant sur la pointe du pied retient les plis de son capuchon noir.
De même l'amour pourrait, bien qu'on le juge
Un simple mélange d'haleines passionnées,
Produire plus que notre recherche ne témoigne:
Quoi, je l'ignore: mais qui, parmi les hommes peut dire
Que les fleurs s'épanouiraient, ou que les fruits verts se gonfleraient
Jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs brillantes écailles,
La terre son douaire de rivières, de forêts, de vallées,
Les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux,
Les semences leurs moissons, ou le luth ses accents,
Les accents leur ravissement, ou le ravissement son charme,
Si les âmes humaines ne s'embrassaient et ne se saluaient jamais?
Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre
L'être humain mortel, immortel; de rejeter
L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler
Leur mesure de bonheur; quelle pure folie
Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée,
A qui se réserve comme unique but
Un amour immortel, une immortelle amante!
Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité,
Jamais ne pourra naître d'atomes
Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau,
Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain,
Mon esprit inquiet ne supporterait jamais
De couver si longtemps une volupté,
S'il n'épiait, quoique craintivement
Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»


LIVRE II

[Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?]

Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée!
Sombre planète dans l'univers des faits!
Vaste mer, qui élève un murmure sans fin
Sur les rivages caillouteux de la mémoire!
Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là
Voguent sur ton sein, magnifiés
En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux
A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé.
Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé
Autour du mât du grand amiral Athénien!
Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé
L'Indus avec ses troupes Macédoniennes!
Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant
Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée
Par-dessus les fleurs de sa croisée—soupirant—sevrant
Tendrement son amour de sa neigeuse pureté,
Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté
Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène,
La belle Pastorella dans la caverne du bandit,
Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur
Que la chute des empires..........

[Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté]

Alors, de nouveau,
Il s'enfonça dans un sentier désert
Où jamais aucun son humain n'avait retenti,
Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige
Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise
Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse,
En voguant joyeusement vers Delphes.