LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS

I
La veille de Sainte Agnès—Ah quel frimas cruel sévissait!
Le hibou, malgré toutes ses plumes, était transi;
Le lièvre boitait en frissonnant sur le givre du gazon,
Et silencieux était le troupeau en son bercail laineux:
Engourdis étaient les doigts de l'intercesseur, pendant qu'il récitait
Son rosaire, et pendant que son haleine gelée,
Comme de l'encens sacré fumant d'un vieil encensoir,
Semblait s'envoler vers le ciel, sans pour cela qu'il y eût mort,
Devant le portrait de la douce Vierge, tandis qu'il disait sa prière.
II
Il disait sa prière cet homme patient, cet homme saint;
Soudain saisissant sa lampe, il se lève de dessus ses genoux,
Et retourne en arrière, maigre, nu-pieds, hâve,
Le long de la chapelle latérale, à pas lents:
Les morts sculptés de chaque côté semblent grelotter,
Emprisonnés dans l'obscurité, derrière des grilles de purgatoire:
Comtes, dames, priant dans ce silencieux oratoire,
Il passe devant; et son faible esprit défaille
En pensant combien ils doivent souffrir sous leurs capuchons et leurs cottes de mailles glacés.
III
Vers le Nord il traversa une petite porte,
Et fit à peine trois pas, que la langue dorée de la Musique
Toucha jusqu'aux larmes ce pauvre vieillard;
Mais non—déjà son glas de mort avait tinté;
Les joies de sa vie entière étaient dites et chantées;
C'était pour lui dure pénitence la veille de Sainte-Agnès:
Il prit un autre chemin, et bientôt au milieu
De cendres grossières il s'assit pour le repos de son âme,
Et toute la nuit resta éveillé, peinant pour le salut des pécheurs.
IV
Ce vétuste Intercesseur entendit l'harmonieux prélude,
Pendant lequel, par les nombreuses portes largement béantes
La foule se hâtait ça et là. Bientôt, du haut des voûtes
Les trompettes d'airain firent sonner leurs grondements retentissants:
Les salles du bas, préparées avec splendeur,
Brillaient pour recevoir un millier d'hôtes:
Les anges sculptés, les yeux éternellement flamboyants,
Avaient le regard fixé là où sur leurs têtes repose la corniche,
Les cheveux rejetés en arrière, les ailes en croix sur la poitrine.
V
Un long cortège se précipita en ornements argentés,
Avec plumes, tiare, et tout son riche apparat,
Nombreux comme les ombres qui hantent fantastiquement
Le cerveau, fraîchement imprégné dans la jeunesse, des joyeux triomphes
D'antiques romances. Pour ceux là souhaitons leur disparition,
Et tournons notre pensée exclusivement vers une dame,
Dont le cœur avait été plein, tout ce jour d'hiver,
De l'amour et du culte sacré de Sainte Agnès ailée,
Ainsi qu'elle l'avait maintes fois entendu déclarer par de vieilles femmes.
VI
Elles lui avaient dit comment la veille de Sainte Agnès,
De jeunes vierges pouvaient avoir des visions de délices,
Et recevoir les tendres aveux de leurs amants,
A l'heure de minuit au parfum de miel,
Si elles exécutaient ponctuellement les cérémonies requises;
Comment, sans souper elles devaient se mettre au lit,
Puis étendre leurs beaux corps, blancs comme des lis;
Sans regarder derrière, ni de côté, mais implorer
Du ciel, les yeux tournés vers lui, tout ce qu'elles désiraient.
VII
Absorbée dans cette fantaisie était la songeuse Madeline:
La musique gémissait comme un Dieu supplicié,
Elle l'entendait à peine: ses yeux divins de jeune fille
Fixés sur le plancher, voyaient plus d'une troupe passer
Rapidement devant elle—elle n'y faisait pas attention: en vain
Se présenta, sur la pointe du pied, plus d'un amoureux cavalier,
Et se retira. Ce n'était pas le froid du mépris hautain,
Mais elle ne voyait pas, son cœur était ailleurs:
Elle aspirait aux rêves de Sainte-Agnès, les plus enchanteurs de l'année.
VIII
Elle trépignait dans l'attente, les yeux vagues, sans regards,
Les lèvres anxieuses, la respiration brève et haletante:
L'heure consacrée approchait: elle soupirait
Parmi les tambourins et la foule entassée
Qui chuchotait avec colère, ou avec gaîté;
Parmi les regards d'amour, de défiance, de haine, de dédain,
Aveuglée par son fantasque caprice: toute triste,
Ne pensant qu'à Sainte-Agnès, à ses agneaux sous leurs toisons,
Et à toute la félicité qui devait survenir avant le lendemain matin.
IX
Ainsi, se proposant à chaque moment de se retirer,
Elle tardait encore. Pendant ce temps, traversant la lande,
Etait arrivé le jeune Porphyro, le cœur enflammé
Pour Madeline. Accoudé contre le portail d'entrée,
Arc-boutant éclairé par la lune, debout, il implore
Tous les saints de lui accorder de voir Madeline,
Ne fût-ce qu'une seconde, pendant ces pénibles heures,
Qu'il puisse la contempler et l'adorer, invisible pour tous;
Par aventure parler, s'agenouiller, toucher, baiser—en vérité que de telles joies surviennent,
X
Il s'aventure dans l'intérieur, qu'aucun bourdonnement ne le dénonce:
Que tous les yeux soient bandés, ou cent épées
Assailliront son cœur, fiévreuse citadelle de l'Amour:
Pour lui, sont bondées ces salles de hordes barbares,
D'ennemis sanguinaires, de lords au sang bouillant,
Dont les chiens hurleraient des exécrations
Contre sa race: pas un cœur qui lui accorde
Merci, dans cette demeure hostile,
Sauf une vieille douairière, faible de corps et d'esprit.
XI
Quelle chance favorable! la créature âgée arrivait,
Traînant les pieds, s'appuyant sur un bâton à pomme d'ivoire,
Jusqu'à la place où il se tenait, hors de la lumière des torches,
Derrière un large pilier, bien loin
Des cris d'allégresse et des chants caressants:
Il la fit tressaillir; mais aussitôt elle le reconnut,
Et saisit ses doigts dans sa main tremblotante,
Disant: «Merci, Porphyro! quitte cette place;
Ils sont tous là cette nuit, cette race entière assoiffée de sang!
XII
«Sors! sors! Il y a là le nain Hildebrand;
Qui dernièrement fut pris de fièvre, et dans un accès
T'a maudit toi et les tiens, la demeure et tes terres;
Il y a ici le vieux Lord Maurice, que ses cheveux
Gris ne rendent pas plus humain—Hélas! fuis!
Fuis comme un fantôme.»—«Ah, chère commère,
Nous sommes suffisamment en sûreté, assieds-toi ici dans ce fauteuil,
Et dis moi comment ...?»—«Grands Saints! pas ici! pas ici!
Suis moi, enfant, ou ces pierres seront ta tombe.»
XIII
Il la suivit cheminant sous des voûtes basses,
Effleurant les toiles d'araignée avec sa haute plume,
Et comme elle marmottait «Bien—nous voilà arrivés!»
Il se trouva dans une petite pièce éclairée par la lune,
Blafarde, treillagée, froide et silencieuse comme un cercueil.
«Maintenant, apprends moi où est Madeline», dit-il
«Apprends-le moi, Angela, par le métier sacré
Que seule peut voir la communauté secrète
Quand les sœurs tissent pieusement la laine de Sainte-Agnès.»
XIV
«Sainte-Agnès! Ah! c'est la veille de Sainte-Agnès—
Cependant des hommes seront assassins pendant des jours sacrés:
Il te faut garder de l'eau dans un crible de sorcière,
Et te rendre le Seigneur-lige des Elfes et des Fées,
Pour t'aventurer ainsi: cela me remplit d'étonnement
De te voir, Porphyro!—La veille de Sainte-Agnès!
Que Dieu nous assiste: ma jolie dame joue le rôle de magicienne
Cette nuit: que les bons anges l'abusent!
Mais laisse-moi rire un peu, j'ai bien le temps de pleurer.»
XV
Faiblement elle rit sous la languissante lune,
Pendant que Porphyro regardait sa figure,
Comme un bambin interloqué devant une affreuse mégère
Qui tient clos son merveilleux livre d'énigmes,
Tandis que les lunettes sur le nez, elle s'assied au coin de l'âtre.
Mais bientôt ses yeux devinrent brillants lorsqu'elle dévoila
Le projet de sa dame; et il pouvait à peine retenir
Ses larmes, à la pensée de ces froids sortilèges,
Et de Madeline endormie dans le sein des vénérables légendes.
XVI
Soudain une pensée lui vint comme une rose épanouie,
Qui rougit son front, et dans son cœur peiné
Fit s'enflammer son sang: alors il propose
Un stratagème qui fait frémir la vieille femme:
«Tu es un homme cruel et impie:
Douce dame, laisse la prier, dormir, rêver
Seule avec ses anges gardiens, loin, très loin
Des hommes méchants comme toi. Va, va! J'estime
Que tu n'es sûrement le même que tu semblais être.»
XVII
«Je ne lui ferai aucun dam, par tous les saints je le jure.»
Allégua Porphyro; «O puissé-je ne jamais trouver grâce
Lorsque ma faible voix murmurera sa prière dernière,
Si je dérange une seule de ses boucles soyeuses,
Ou regarde avec une convoitise brutale son visage;
Bonne Angéla, crois-moi, par ces larmes;
Ou je vais, à l'instant même,
Réveiller, d'un horrible cri, les oreilles de mes ennemis,
Et les défier, quoiqu'ils soient plus fangeux que des loups et des ours.»
XVIII
«Ah! pourquoi vouloir effrayer une âme affaiblie?
Une pauvre chose débile, frappée de paralysie, guettée par le cimetière,
Dont la cloche qui passe peut sonner le glas avant minuit;
Dont les prières pour toi, matin et soir,
N'ont jamais été oubliées.» Geignant ainsi, elle obtint
Des paroles plus calmes du brûlant Porphyro
Si malheureux, si profondément affligé,
Qu'Angéla lui promit qu'elle ferait
Tout ce qu'il désirait, quel que fût le bien ou le mal qui en résultât pour elle;
XIX
C'est-à-dire, qu'elle le conduirait, dans le plus grand mystère,
Jusqu'à la chambre même de Madeline, et là le cacherait
En un cabinet, tellement secret
Qu'il pourrait contempler sa beauté sans témoins,
Et peut-être gagner cette nuit une incomparable fiancée,
Tandis que des légions de fées veillaient sur son couvre-pied
Et qu'un pâle enchantement la tenait assoupie.
Jamais amants n'eurent de nuit si propice,
Depuis que Merlin paya à son Démon toute sa monstrueuse dette.
XX
«Il sera fait selon ce que tu désires» dit la Duègne:
«Gâteaux et friandises de toutes sortes seront réunis là
Rapidement pour cette fête de nuit: par la fente du tambour
Tu verras son propre luth: il n'y a pas de temps à perdre,
Car je suis lente et usée, et j'ose à peine
Pour de tels préparatifs m'en fier à ma tête étourdie.
Attends ici, mon enfant, avec patience, agenouille-toi et prie
Pendant ce temps: Ah! tu dois absolument épouser la dame,
Ou puissé-je ne jamais quitter mon tombeau d'entre les morts.»
XXI
Ce disant, craintive, elle se hâte en clopinant.
Pour l'amoureux lentes et interminables s'écoulaient les minutes;
La femme revint et chuchota à son oreille
De la suivre; avec ses yeux éraillés exprimant la stupeur
Et l'épouvante d'être épiée dans l'ombre. Saufs enfin,
A travers de nombreuses galeries obscures, ils atteignent
La chambre de la jeune fille, soyeuse, silencieuse et chaste;
Là Porphyro trouva sa retraite, plein de joie.
Son pauvre guide s'en retourna à la hâte, le cerveau en fièvre.
XXII
La main tremblante sur la balustrade,
La vieille Angéla tâtait pour atteindre les marches,
Lorsque Madeline, cette adoratrice charmée de Sainte Agnès,
Surgit, comme un esprit en mission, à l'improviste:
S'éclairant d'un flambeau d'argent, avec un soin pieux,
Elle retourna et fit redescendre la vieille commère
Jusqu'à ce qu'elle fût en sûreté sur un tapis uni. Maintenant prépare-toi,
Jeune Porphyro, regarde avec attention ce lit!
Elle vient, elle revient, telle une palombe qui s'effraie et s'envole.
XXIII
Comme elle se hâtait, le flambeau s'éteignit;
Sa petite fumée, clair de lune évanescent, mourut:
Elle ferma la porte, palpitante, en alliance intime
Avec les esprits de l'air et les vastes visions:
Qu'elle ne prononce pas une syllabe, ou, malheur à elle!
Quant à son cœur, son cœur parlait avec volubilité,
Tourmentant éloquemment son flanc embaumé;
De même un rossignol, privé de sa langue, gonflerait
Son gosier en vain, et mourrait, le cœur étouffé, dans son vallon.
XXIV
Il y avait une haute croisée à trois arcades
Toute enguirlandée d'imitations sculptées
De fruits, de fleurs et de gerbes de graminées,
Avec des vitres en losange d'une bizarre invention,
Riche en couleurs et en teintes splendides,
Comme sont les ailes sombres et damasquinées[1] du papillon de nuit;
Et, au milieu entre mille figures héraldiques,
Entre des saints noyés dans le crépuscule et de ternes blasons,
Un écusson—bouclier rougissant du sang des reines et des rois.
XXV
En plein sur cette croisée miroitait la lune hivernale,
Qui dardait de brûlants rayons baisant le beau sein de Madeline,
Comme elle s'agenouillait pour implorer grâce et faveur du ciel;
Ils coloraient en rose ses mains, jointes ensemble,
Et en délicate améthyste sa croix d'argent,
Ils entouraient sa chevelure d'un nimbe, telle une sainte:
Elle semblait un ange éblouissant, qu'on vient de vêtir,
Sauf les ailes, pour qu'il monte au ciel:—Porphyro se sentit défaillir:
Elle était agenouillée, créature si pure, si dégagée de toute apparence mortelle.
XXVI
Vite, il reprend ses esprits: ses prières achevées,
Elle délivre ses cheveux de sa couronne de perles;
Détache un à un ses joyaux encore chauds,
Dégrafe son corsage parfumé; peu à peu
Ses riches ajustements glissent en bruissant jusqu'à ses genoux:
A moitié cachée, comme une sirène dans les algues,
Pensive un instant elle rêve éveillée et voit
En imagination la divine sainte Agnès en son lit,
Mais n'ose regarder derrière elle; tout le charme s'envolerait.
XXVII
Bientôt, tremblante dans son nid moelleux et glacé,
En une sorte d'évanouissement éveillé, inquiète elle s'étend,
Jusqu'à ce que la chaleur endormante du sommeil oppressât
Ses membres apaisés et son âme lassée,
Sublimée, comme une pensée, jusqu'au lendemain;
Abritée en un bienheureux port contre joies et tristesses;
Fermée comme un missel dans lequel prient les sombres Païens;
Egalement inaccessible à la pluie et à l'ardeur du soleil,
Telle une rose repliant ses pétales, puis redevenant bouton.
XXVIII
Introduit furtivement dans ce paradis, en extase,
Porphyro contemplait les vêtements vides de Madeline,
L'écoutant respirer, pour discerner si par hasard
Elle était plongée en un doux assoupissement;
Lorsqu'il l'eut constaté, il bénit cette minute,
Et respira lui-même: alors il se glissa hors de son refuge
Muet comme la crainte dans une sauvage immensité,
Puis sur le tapis étouffeur de sons, sans bruit, il avança
Et regarda à travers les rideaux, là, oh! combien profondément elle dormait.
XXIX
Alors à côté du lit, où la lune s'effaçant
Laissa une lueur de crépuscule argentée, doucement il plaça
Une table, et à moitié angoissé, jeta dessus
Une étoffé tissée de rouge, d'or et de jais:
Amulette pour quelque somnolent Morpheien!
Le tapageur et joyeux clairon de Minuit,
La timbale, et la trompette entendue au loin,
Effraient ses oreilles, bien que dans une sonorité mourante:
La porte d'entrée se referme de nouveau et tous les bruits cessent.
XXX
Et toujours elle dormait d'un sommeil aux cils azurés,
Dans la toile blanche et fine, fleurant la lavande,
Quand de sa cachette il rapporta un monceau
De pommes candies, de coings, de prunes, de courges,
Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé,
Et des sirops rutilants, colorés avec de la cannelle;
De la manne et des dattes, transportées par mer,
Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées, préparées chacune,
De la soyeuse Samarcande au Liban couvert de cèdres.
XXXI
Il entassait ces sucreries d'une main fiévreuse
Sur des plats en or et dans des corbeilles reluisantes
D'argent tressé; somptueuses elles s'élevaient
Dans la paisible retraite de la nuit,
Remplissant la chambre glacée d'un parfum subtil,
«Et maintenant, mon amour, mon gracieux séraphin, éveille-toi!
Tu es mon paradis et je suis ton ermite:
Ouvre les yeux, pour le salut de la bienheureuse sainte Agnès,
Ou je vais m'endormir pour toujours à tes côtés, tant mon âme est dolente».
XXXII
Ce disant, il enfonça son bras brûlant et flexible
Sous l'oreiller de Madeline, dont le rêve était masqué
Par l'ombre des rideaux: c'était un enchantement de minuit,
Qui ne pourrait se fondre comme un torrent gelé:
Les plateaux étincelants reflétaient les rayons de la lune;
Une large frange dorée était étalée sur le tapis:
Il semblait que jamais, jamais il ne pourrait délivrer
D'un charme si puissant les yeux de sa bien-aimée;
Tellement il était absorbé et enlacé dans la trame de ses rêveries.
XXXIII
Revenant à lui, il saisit le luth creux de la dormeuse—
Tumultueux—et sur les cordes les plus tendres,
Il joua une vieille ballade, oubliée depuis longtemps,
Appelée en Provence «La Belle Dame sans mercy».
Faisant chanter la mélodie tout près de son oreille;
Troublée par cette musique, elle balbutia une faible plainte:
Il s'arrêta—aussitôt elle devint haletante—et soudain
Ses yeux bleus effrayés brillèrent grands ouverts:
Il se précipita à genoux pâle comme une sculpture en marbre bien poli.
XXXIV
Ses yeux étaient ouverts, cependant elle voyait encore
Quoique tout à fait éveillée, la vision qui hantait son sommeil:
Ce fut un douloureux changement, qui chassa presque
La béatitude de son rêve si pur et si profond.
A cette idée la mignonne Madeline se mit à pleurer,
Et proféra des mots dépourvus de sens entrecoupés de nombreux soupirs;
Tout en conservant les yeux fixés sur Porphyro;
Celui-ci agenouillé, les mains jointes et les yeux suppliants,
Craignait de remuer ou de parler, tellement elle semblait rêver.
XXXV
«Ah! Porphyro!» dit-elle, «tout à l'heure encore
Ta voix vibrait délicieusement à mon oreille,
Chaque doux serment qu'elle prononçait la rendait harmonieuse;
Et ces tristes yeux étaient vifs et clairs:
Combien tu es changé! combien blême, froid et morne!
Enchante-moi de ta voix encore, mon Porphyro,
De tes regards immortels, de tes chères lamentations!
Oh! ne me laisse pas dans ce malheur éternel,
Car si tu meurs, mon amour, je ne sais où me réfugier!»
XXXVI
Enflammé comme jamais mortel ne le fut
Par ces accents voluptueux, il se leva,
Transfiguré, rougissant, semblable à une étoile scintillante
Vue parmi les saphirs dans les calmes profondeurs du ciel;
Il se fondait dans son rêve, comme la rose
Mêle son parfum à celui de la violette,
Suave dissolution: sur ces entrefaites le vent du Nord souffle
Comme un veilleur d'Amour, chassant les flèches du grésil
Contre les vitres de la croisée; la lune de sainte Agnès a disparu.
XXXVII
Il fait noir: rapide frappe le grésil pulvérisé par la bise:
«Ce n'est pas un rêve, ma fiancée, ma Madeline!»
Il fait noir: les rafales glacées font rage et se ruent;
«Pas un rêve! Hélas! Hélas! quel malheur est le mien!
Porphyro me laissera ici languir et me flétrir.
Cruel! Quel traître a pu t'amener ici?
Je ne maudis pas, car mon cœur est perdu dans le tien,
Quoique tu abandonnes une pauvre chose déçue;
Une colombe perdue, égarée, l'aile inégale et malade.»
XXXVIII
«Madeline mienne! douce rêveuse! adorable fiancée!
Dis-le, puis-je être pour toujours ton vassal fortuné?
L'égide de ta beauté, en forme de cœur et couleur de sang?
Ah! châsse d'argent, c'est ici que je trouverai mon repos
Après tant d'heures de fatigues et de recherches,
Pèlerin affamé,—sauvé par miracle.
Quoique je l'aie découvert, je ne déroberai rien dans ton nid
Sauf toi-même, bien-aimée; si tu juges que c'est bien
De te fier, Belle Madeline, à un infidèle sans rudesse.
XXXIX
«Ecoute! C'est l'ouragan des elfes qui arrive du pays des fées,
Ils semblent farouches, mais en réalité sont bienfaisants:
Debout.—Debout! le matin est proche:
Les buveurs gorgés n'y prendront pas garde:
Eloignons-nous, mon amour, en joyeuse hâte;
Il n'y a ni oreilles pour entendre, ni yeux pour voir,—
Ils sont tous noyés dans le vin du Rhin et l'hydromel soporifique:
Réveille-toi! debout! mon amour, sois sans crainte,
Au delà des landes du Sud, j'ai pour toi un asile».
XL
A ces mots elle se précipita, harcelée d'angoisses,
Car tout alentour il y avait des dragons assoupis,
Surveillant, le regard fixe, la lance prête pour foncer—
Descendant les larges escaliers, ils trouvèrent un chemin obscur.
Dans toute la maison on n'entendait aucun son humain.
Une lampe suspendue par une chaîne vacillait auprès de chaque porte;
Des tentures ornées de cavaliers, de faucons, de chiens,
Etaient agitées par le vent dont les assauts les secouaient;
Et les longs tapis se soulevaient le long des planchers balayés par l'orage.
XLI
Les amants glissaient comme des fantômes à travers le vaste hall;
Comme des fantômes, vers la porte de fer, ils glissaient,
Où gisait le portier inquiet, sur sa couche,
Avec un énorme broc vide à ses côtés:
Le vigilant limier se dressa, fronçant sa peau,
Mais son œil sagace reconnut un habitant du lieu:
Un à un, les verroux sont aiséments tirés:
Les chaînes retombent sur les dalles usées;
La clé tourne, et la porte tourne sur ses gonds.
XLII
Et les voilà partis: oui, il y a de longs âges
Que ces amoureux s'enfuirent au loin dans la tempête.
Cette nuit-là le Baron rêva de plus d'un malheur,
Et tous les guerriers ses hôtes, ayant ombre et forme
De sorciers, de démons, de gigantesques vers rongeurs de cercueils,
Furent longuement hantés de cauchemars. La vieille Angela
Mourut frappée de paralysie, sa maigre face contorsionnée;
L'Intercesseur, après avoir dit un millier d'Ave,
N'étant plus requis pour prier, s'endormit parmi les cendres refroidies.
Janvier 1819.

[1] Deep-damasked.


LAMIA

Ire PARTIE

Autrefois, avant que la descendance des demi-dieux
Eût chassé les Nymphes et les Satyres des bois prospères,
Avant que le resplendissant diadème du Roi Oberon,
Que son sceptre, que son manteau agrafé avec un joyau en rosée,
Eussent expulsé les Dryades et les Faunes terrorisés
De leurs roseaux verdoyants, de leurs fourrés, de leurs clairières émaillées de primevères,
L'Hermès toujours enflammé[1] laissa vacant
Son trône d'or, pour se prosterner brûlant d'ardeur devant son amoureux larcin:
Du haut de l'Olympe il avait dérobé la lumière,
De ce côté des nuées de Jupiter, pour échappera la vue
Et aux ordres impérieux de son maître, et s'était réfugié
Dans une forêt sur les rivages de la Crète.
Quelque part en cette île sacrée habitait
Une nymphe devant laquelle s'agenouillaient tous les Satyres aux sabots fourchus;
Aux pieds blancs de laquelle les langoureux Tritons répandaient
Des perles, tandis qu'à terre ils dépérissaient et l'adoraient.
Tout près de la source où elle aimait à se baigner,
Et dans ces prairies où il était possible que parfois elle errât,
Etaient parsemées de riches offrandes, qu'aucune Muse ne connaissait,
Quoique les écrins fussent ouverts pour que sa Fantaisie y fît son choix.
Ah! quel monde d'amour était à ses pieds!
Ainsi pensait Hermès, et un feu céleste,
L'embrasait de ses talons ailés à ses oreilles,
Qui, d'habitude blanches comme le lis clair,
Prenaient la teinte des roses au milieu de ses cheveux dorés,
Tombant en boucles jalouses sur ses épaules nues.
De vallon en vallon, de taillis en taillis, il volait,
Exhalant sur les fleurs sa passion nouvelle,
Et suivait les sinuosités de maintes rivières jusqu'à leurs sources,
Pour découvrir l'endroit où cette douce nymphe préparait en secret sa couche.
En vain; nulle part il ne pouvait trouver la douce nymphe,
De sorte qu'il reposait en ce lieu écarté,
Pensif, plein d'amertume et de jalousie
Contre les Dieux Sylvains et même contre les arbres.
Comme il se tenait là, il entendit une voix si plaintive
Qu'après l'avoir entendue, en son noble cœur, fut remplacée
La souffrance par la pitié. Ainsi parlait cette voix solitaire:
«Quand m'éveillerai-je hors de cette tombe enguirlandée?
Quand pourrai-je me mouvoir dans un corps apte à jouir de la vie,
De l'amour et du plaisir, de la lutte vermeille
Du cœur et des lèvres! Ah, malheur à moi!»
Le Dieu aux ailes de colombe, glissa silencieusement
Parmi les buissons et les futaies, effleurant avec légèreté, dans sa hâte,
Les graminées les plus hautes et les roseaux en pleine floraison.
Il aperçut enfin, palpitant, un serpent
Etincelant, roulé en cercle dans l'obscurité des broussailles.
C'était une forme gordienne, d'une nuance éblouissante,
Mouchetée de vermillon, d'or, de vert et de bleu;
Rayée comme un zèbre, tachetée comme un léopard,
Les taches imitant des yeux de paon, les raies toutes cramoisies;
Son écaille était pleine de lunes blanches, qui, à chaque respiration,
Pâlissaient, ou devenaient plus brillantes, ou alternaient
Leurs éclats avec des colorations plus ternes—
Ainsi, les flancs comme un arc-en-ciel, accablée de malheurs,
Elle semblait en même temps une elfe expiant ses fautes,
La fiancée de quelque démon, ou le démon lui-même.
Sur sa crête elle portait une lueur blafarde
Piquetée d'étoiles, comme la tiare d'Ariadne:
Sa tête était celle d'un serpent, mais quel charme ironique!
Elle avait une bouche de femme avec sa parure complète de perles:
Quant à ses yeux: que pouvaient ici faire de tels yeux
Si ce n'est pleurer, et pleurer de ce qu'ils étaient nés si beaux?
De même Proserpine pleure, regrettant la brise Sicilienne.
Sa gorge était celle d'un serpent, mais les paroles qu'elle proférait,
Comme à travers un bouillonnement de miel, évoquaient l'Amour;
C'était ainsi, tandis qu'Hermès s'appuyait sur ses ailerons,
Tel un faucon s'infléchirait avant de saisir sa proie:
—Bel Hermès, couronné de plumes, au vol léger,
J'eus de toi un splendide rêve la nuit dernière:
Je te voyais assis sur un trône en or,
Parmi les Dieux, sur le vénérable Olympe,
Seul triste entre tous; car tu n'entendais pas
Les suaves, les claires vocalises que les Muses accompagnent sur le luth,
Ni même Apollon lorsqu'il chanta seul,
Sourd tu fus devant le long, long gémissement de sa voix sanglotante.
Je rêvais que je te voyais, paré d'écailles pourpres,
Emergeant plein d'amour du sein des nuages, comme émerge le matin,
Et rapidement comme un fulgurant javelot de Phœbus,
Pénétrant dans l'île de Crète; et t'y voilà maintenant!
Trop séduisant Hermès, as-tu trouvé la bien aimée?»
Aussitôt l'étoile du Léthé ne fit pas attendre
Sa réponse fleurie, et s'informa ainsi:
—Toi, serpent aux lèvres flatteuses, sûrement inspiré par le ciel!
Toi, guirlande de beauté, aux yeux mélancoliques,
Prouve que tu détiens toute la félicité que tu peux t'imaginer,
Apprends-moi seulement où ma nymphe s'est enfuie,
Où elle respire!»—Astre brillant, tu as bien parlé,
Reprit le serpent, mais lie-toi par un serment, aimable Dieu!»
—Je jure, dit Hermès, par mon caducée,
Et par tes yeux, et par ta couronne étoilée!»
Légères volèrent ses chaleureuses paroles lancées parmi les fleurs.
Alors de nouveau se fit entendre la voix enchanteresse.
—Cœur trop sensible! ta nymphe perdue
Libre comme l'air, invisible, rôde
A travers ces déserts sans ronces; ses radieuses journées,
Elle les goûte sans être vue; elle n'est pas vue lorsque ses pieds agiles
Laissent des traces sur le gazon et les fleurs odorantes;
Des pampres chargés et des vertes ramures inclinées
Elle cueille les fruits sans être vue, elle se baigne sans être vue:
C'est par mon pouvoir que sa beauté est voilée
Pour demeurer hors d'affront, hors d'atteinte
Des regards d'amour jetés par les yeux peu dignes d'amour
Des Satyres, des Faunes, et des soupirs du chassieux Silène.
Son immortalité se consumait dans la répulsion
Que lui inspiraient tous ces adorateurs, et elle se plaignait tant
Que je pris pitié d'elle, lui recommandai de tremper
Ses cheveux dans des liqueurs magiques, qui conserveraient
L'invisibilité à ses charmes et lui permettraient
De folâtrer à sa fantaisie, en liberté.
Tu vas la contempler, Hermès, toi seul,
Si tu veux, ainsi que tu l'as juré, obtenir de moi cette faveur».
Une fois encore, le Dieu séduit, renouvela
Son serment qui résonna à travers les oreilles du serpent,
Brûlant, frémissant, pieux, implorateur.
Ravie, elle releva sa tête Circéenne,
Se colora de l'incarnat de la vie, et balbutia hâtivement:
—J'étais une femme; qu'une fois de plus je prenne
La forme d'une femme aussi attrayante qu'autrefois.
J'aime un jeune Corinthien. O Félicité!
Rends-moi mon corps de femme, et transporte-moi où il est.
Courbe-toi, Hermès, laisse-moi souffler sur ton front
Et tu verras ta nymphe aimée à l'instant même».
Le Dieu se pencha confiant sur ses ailes à demi repliées,
Elle souffla sur ses yeux; aussitôt apparut devant eux
La nymphe sequestrée, souriante sur la pelouse.
Ce n'était pas un rêve, ou autant dire que c'en était un;
Les rêves des Dieux sont des réalités: paisiblement ils jouissent
De leurs plaisirs en un long rêve immortel.
Un moment plana sur eux, d'ardeur, de rougeur, pendant lequel il sembla
Emerveillé par la beauté de la nymphe sylvestre, tant il était enflammé;
Puis se posant sur la verdure sans y laisser d'empreinte, il se tourna
Vers le serpent pâmé, et d'un bras alangui,
Délicatement, il mit à l'épreuve le charme du flexible Caducée.
Après quoi, sur la nymphe il inclina ses yeux
Pleins de larmes d'adoration et de caresse.
Il fit un pas vers elle; mais, telle une lune à son déclin,
Elle disparut petit à petit devant lui, s'affaissant; et sans pouvoir retenir
Ses sanglots angoissées, elle se repliait comme une fleur
Qui rentre en elle-même à l'heure du crépuscule:
Cependant, le Dieu protégeant sa main frissonnante,
Elle sentit sa chaleur, ses paupières se rouvrirent caressantes,
Et comme les fleurs nouvelles au bruissement matinal des abeilles,
Elle s'épanouit, et rendit son parfum à la brise.
Dans la profondeur des vertes frondaisons ils volèrent
Et jamais ne se refroidirent ainsi que font les amoureux mortels.
Laissée à elle-même la forme serpentine commença
A se transformer; son sang de sylphide follement circula,
Sa bouche écuma, et l'herbe ainsi humectée
Fut flétrie par cette rosée si enivrante et si virulente;
Ses yeux, rendus fixes par la douleur et une morne angoisse
Brûlants, vitreux, hagards, avec les cils des paupières collés,
Dardaient du phosphore et d'acérées étincelles, sans qu'une larme les rafraîchît.
Les tons de sa peau s'incendièrent le long de son corps;
Elle se tordit, convulsée en des souffrances écarlates:
Le jaune soufre foncé remplaça
La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux,
Et,—telle la lave dévastant une prairie,—
Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or,
Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures,
Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles;
Si bien qu'en quelques secondes elle fut dépouillée
De tous ses saphirs, ses émeraudes, ses améthystes,
Et de ses rubis argentés: toutes ces parures lui furent enlevées,
Il ne lui resta que la souffrance et la hideur.
Sa couronne gardait encore une lueur; celle-ci évanouie, sa forme aussi
Se fondit et disparut soudainement.
Alors, dans l'air, sa voix nouvelle résonnant avec tendresse,
Cria «Lycius! charmant Lycius!» Suspendues
Dans les brumes diaphanes enveloppant les antiques montagnes
Ces paroles s'évaporèrent: les forêts de Crète ne les entendirent jamais plus.
Où s'envola Lamia, devenue une dame resplendissante,
Une beauté de haute lignée, jeune et élégante?
Elle s'envola dans cette vallée que traverse
Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe;
Là, elle se reposa au pied de ces vastes collines
D'où s'écoulent parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée,
Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles
S'étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses,
Dans la direction du Sud-Ouest jusqu'à Cléone. Ici elle s'arrêta,
A la distance environ d'un vol d'oiseau novice, près d'un bois
Hospitalier, sur la verdoyante déclivité d'un sentier moussu,
Au bord d'un étang limpide; alors elle se sentit émue
De se voir échappée à de si cruelles infortunes,
Tandis que sa robe flottait parmi les narcisses.
Oui, heureux Lycius! car c'était une fille plus belle
Qu'aucune autre qui tordît jamais sa natte,
Ou soupirât, ou rosît, ou sur une prairie aux fleurs printanières,
Déployât, pour chanter, son manteau vert:
Une vierge aux lèvres pures, et cependant, dans la science
De l'amour, très instruite jusqu'au fond de son cœur rouge[2]:
Ayant à peine une heure d'existence, et cependant assez rouée
Pour garantir le bonheur contre les chagrins toujours proches,
Faire la part des moments d'humeur, éloigner
Les points de contact, rapidement échanger
Une intrigue contre un chaos plausible, et séparer
Ses atomes les plus ambigus avec un art sûr;
Comme si elle avait, à l'école de Cupidon, passé,
Charmant étudiant, de délicieuses journées sans être jamais punie,
Et conservé sa fraîcheur en un paresseux alanguissement.
Pourquoi cette gracieuse créature se décida si paisiblement,
A s'attarder le long de la route, nous allons le voir;
Mais d'abord il convient de dire comment elle pouvait méditer
Et rêver, alors qu'emprisonnée dans sa forme de serpent
Elle embrassait tout, l'étrange et le magnifique:
Comment, toujours, où elle voulait, son esprit volait;
Soit dans l'Elysée éthéré, soit dans le fond
Des vagues aux crêtes élevées, là où les belles Néréides
Penètrent dans le berceau de Thétis en gravissant des marches en perles,
Soit où le Dieu Bacchus vide sa divine coupe
Etendu nonchalamment sous un pin résineux;
Soit dans les jardins du palais de Pluton
Là où les colonnes de Vulcain[3] brillent alignées à perte de vue.
Et parfois dans les cités elle transportait
Son rêve pour se mêler aux fêtes et aux révoltes;
Une fois, tandis qu'en rêve elle était parmi les mortels,
Elle aperçut le jeune Corinthien Lycius
Conduisant un char le premier, dans une course disputée,
Tel un jeune Jupiter calme, la figure sereine;
Et défaillant, elle tomba amoureuse de lui.
Maintenant à l'heure des phalènes et du clair obscur,
Il reprendrait cette route, elle le savait bien,
Pour revenir du rivage à Corinthe; car fraîchement soufflait
La douce brise de l'Est, et sa galère en ce moment
Heurtait de sa proue d'airain les quais en pierre,
Arrivant de l'île d'Egine, dans le port de Cenchrée
Récemment mouillée; là, il avait passé quelque temps
Pour sacrifier à Jupiter dont le temple en cette île
Laisse entrer par ses hautes portes les victimes et le précieux encens.
Jupiter écouta ses vœux et exauça son désir.
En effet, par un caprice du hasard il se tint à l'écart
De ses compagnons et marcha à l'aventure,
Peut-être lassé de leur bavardage Corinthien;
Il franchissait les collines désertes
Sans penser à rien d'abord, mais avant qu'apparût l'étoile du soir
Sa fantaisie errait où la raison s'égare,
Dans le calme crépuscule des ombres Platoniciennes.
Lamia le vit approcher, près, plus près,
Passant tout contre elle, dans une noire indifférence,
Ses silencieuses sandales foulaient la mousse verte,
Si proche de lui, et cependant si invisible,
Elle demeurait immobile: il passa, absorbé dans les mystères,
L'esprit aussi fermé que son manteau; elle, des yeux,
Suivait ses pas, et tournant vers lui sa blanche nuque
De reine, elle s'écria:—Ah, séduisant Lycius!
Veux-tu donc m'abandonner seule sur ces collines?
Lycius, regarde derrière toi et montre quelque pitié.»
Il fit, ne témoignant ni froid étonnement, ni peur,
Mais comme un Orphée reconnaissant une Eurydice;
Car si mélodieux étaient les mots qu'elle chanta
Qu'il lui sembla l'avoir aimée tout un été;
Et bientôt ses yeux avaient bu sa beauté,
Ne laissant aucune goutte dans l'enivrante coupe;
Et toujours la coupe était pleine—mais lui, craignant
Qu'elle ne s'évanouît avant que ses lèvres n'eussent exprimé
L'adoration due, commença ainsi à l'adorer, tandis que
Modestement elle baissait les yeux, devinant que l'emprise était sûre:
—Te laisser seule! Regarder derrière moi! O, Déesse, vois
Si mes yeux pourront jamais se détourner de toi
Par pitié! ne mens pas à ce triste cœur—
Car si tu disparaissais, je mourrais.
Reste! quoique Naïade des rivières, reste!
A tes désirs lointains, tes cours d'eau obéiront;
Reste! quoique les luxuriantes forêts soient ton domaine,
Sans toi elles peuvent s'abreuver de la pluie matinale:
Quoique tu sois une Pléiade descendue des cieux, aucune de tes
Harmonieuses sœurs ne maintiendra-t-elle en accord
Tes sphères, et comme ta mandataire ne jettera-t-elle une lueur argentée?
Si délicieusement ont frappé mes oreilles ravies
Tes promptes paroles de bienvenue, que si tu t'évanouissais
Ton souvenir me réduirait à l'état d'ombre;
Par pitié, ne te fonds pas dans l'espace!»—Si je restais,»
Dit Lamia, «ici, sur cette terre de boue,
Si je daignais fouler ces fleurs trop rudes pour mes pieds,
Que pourrais-tu dire et faire qui me captivât suffisamment
Pour amoindrir le souvenir enchanteur de mon paradis?
Tu ne peux me demander de vagabonder ici avec toi
A travers ces collines et ces vallées où il n'y a pas de joie,—
Privée d'immortalité et de félicité!
Tu es un savant, Lycius, et dois savoir
Que les esprits supérieurs ne peuvent respirer ici-bas
Dans l'atmosphère humaine et y vivre. Hélas! pauvre enfant,
Quel parfum d'air plus pur as-tu pour charmer
Mon essence? Quels palais plus superbes
Dans lesquels tous mes nombreux sens puissent se plaire,
Et par de mystérieux sortilèges assouvir mes insatiables soifs?
Cela ne peut être. Adieu.» Ceci dit, elle se cambra
Sur la pointe des pieds, ses bras blancs déployés. Lui, frémissant de perdre
L'amoureuse promesse de sa solitaire lamentation,
Défaillait, balbutiant des mots passionnés, pâle, angoissé.
La cruelle, sans montrer aucune
Tristesse pour la douleur de son tendre favori,
Mais plutôt, si ses yeux pouvaient briller davantage,
Avec des yeux plus brillants et une exquise lenteur,
Joignit ses lèvres aux siennes et lui rendit
La vie qu'elle avait enserrée dans ses mailles;
Et comme il s'éveillait d'une extase pour entrer
Dans une autre, elle commença à chanter,
Heureuse en beauté, en vie, en amour, en toutes choses,
Une cantilène d'amour trop suave pour les lis terrestres,
Tandis que, tel un souffle retenu, les étoiles éteignirent leurs feux scintillants.
Alors elle chuchota d'un ton tremblant semblable à celui
Que prennent ceux, qui réunis en lieu sûr, se rencontrant seuls
Pour la première fois, après de nombreux jours de tourments,
Usent d'autre langage que celui des yeux; elle le suppliait de relever
Sa tête découragée, et de délivrer son âme du doute,
Car elle était une femme, sans autre
Plus subtil fluide dans les veines
Que du sang palpitant; et les mêmes affres
Habitaient son fragile cœur a elle, et le sien.
Ensuite elle s'étonnait qu'il n'eut pas remarqué
Depuis longtemps sa figure à Corinthe, où dit-elle,
Elle demeurait dans une demi retraite, et où elle avait passé
Des jours aussi fortunés que peut en procurer la monnaie d'or
Sans l'aide de l'amour; heureuse cependant
Jusqu'au moment où elle le vit, lorsqu'une fois elle le coudoya.
Il était appuyé songeur contre une colonne
Sous le porche du temple de Vénus, au milieu d'un amas de corbeilles
D'herbes et de fleurs amoureuses fraîchement cueillies
Tard dans cette soirée; car c'était la nuit qui précédait
La fête d'Adonis; après, elle ne le revit plus,
Mais pleura seule ces jours-là: pourquoi, en effet, l'adorerait-elle?
Lycius se réveillait de la mort pour tomber dans l'émerveillement
De la voir encore, et de l'entendre chanter de si douces chansons.
Puis à l'émerveillement succéda la joie
D'entendre si bien chuchoter sa sagesse de femme;
Et chaque mot qu'elle prononçait lui faisait ressentir
Une joie sans mélange et un plaisir intense.
Que les poètes dans leur folie disent tout ce qui leur plait
Sur les charmes des Fées, des Péris, des Déesses,
Aucune n'est un tel régal, parmi elles toutes,
Qu'elles hantent cavernes, lacs ou chutes d'eaux,
Qu'une femme réelle, qu'elle sorte
Des cailloux de Pyrrha ou de la semence du vieil Adam.
Ainsi la gracieuse Lamia jugea, et eut raison de juger
Que Lycius ne pourrait pas aimer tant qu'il serait à demi intimidé,
De sorte qu'elle rejeta au loin sa divinité, et gagna son cœur
Plus agréablement en jouant son rôle de femme,
Sans plus de pudeur que n'en comportait sa beauté
Qui, même dans le spasme, en sauvegardait une part suffisante.
Lycius fit à tout d'éloquentes répliques,
Mariant chaque mot d'un soupir jumeau;
Enfin, désignant Corinthe, elle demanda à son amant
Si elle était trop éloignée, cette nuit, pour ses pieds délicats.
Le chemin fut court; Lamia dans son impatience
Réduisit, par un sortilège, les trois lieues
A quelques enjambées, sans être soupçonnée
Par Lycius aveuglé, tant elle le subjuguait.
Ils franchirent les portes de la ville, il ne sut pas comment,
Sans bruit, et jamais il ne s'inquiéta de le savoir.
Comme des hommes parlant en rêve, tous les Corinthiens,
A travers leurs palais impériaux,
Toutes leurs rues populeuses et leurs temples de débauche,
Murmuraient, telle une tempête se préparant à distance,
Sous la nuit étendue au-dessus de leurs tours.
Hommes, femmes, riches et pauvres, dans les heures fraîches,
Traînaient leurs sandales sur les dallages blancs,
Seuls ou par groupes; pendant que mainte lumière
Brillait çà et là, éclairant de somptueuses fêtes,
Et projetait des ombres mouvantes sur les murs,
Ou les trouvait amassés dans l'ombre des corniches
Sous la porte cintrée d'un temple ou une sombre colonnade.
Se couvrant la face, par crainte d'amis qui le reconnaîtraient,
Il pressait nerveusement ses doigts, quand quelqu'un les frôla
Avec une barbe grise bouclée, les yeux investigateurs, le crâne chauve et lisse,
Marchant à petits pas, drapé dans une robe de philosophe:
Lycius, en le croisant et en passant, resserra plus étroitement
Son manteau, paraissant dans sa hâte avoir des ailes,
Tandis que Lamia affolée tremblait:—Ah, dit-il,
Pourquoi, mon amour, tressaillir si peureusement?
Pourquoi ta tendre main se fond-t-elle en moiteur?»
—Je suis épuisée, répondit la belle Lamia, dis-moi qui
Est ce vieillard? Je ne puis me rappeler
Ses traits; Lycius! pourquoi vous êtes vous dissimulé
Devant son vif regard?» Lycius répliqua:
—C'est Apollonius le sage, mon fidèle guide
Et mon bon précepteur; mais ce soir il semble
Le spectre de la folie qui hante mes doux rêves.»
Pendant qu'il parlait ainsi, ils atteignirent
Un porche à piliers avec une porte à haut vantail,
Où pendait une lampe d'argent dont la lueur phosphorescente
Se reflétait en bas sur les marches luisantes,
Atténuée comme une étoile dans l'eau; car si neuve
Et si nette était la nuance du marbre,
Si pures comme un liquide transparent, à travers un cristal poli
Couraient les veines foncées, que nul si ce n'est un pied divin
Ne pouvait les avoir foulées. Des bruits Eoliens
Résonnaient à travers le gond, à l'instant où la large baie
De la porte ouverte découvrait un lieu que n'avait fréquenté
Depuis longtemps, aucun autre qu'eux deux,
Et quelques eunuques Persans, qui la même année
Avaient été vus sur les marchés: personne ne savait où
Ils pouvaient habiter; les plus curieux
Etaient déjoués, qui épiaient pour les dépister jusqu'à leur demeure:
Et cependant, les vers au vol rapide devront raconter
Par égard pour la vérité, quels malheurs les frapperont dans la suite,
Cela chagrinerait plus d'un cœur de les laisser ainsi
Ignorés du monde affairé de gens plus sceptiques.

[1] Mercure.

[2] C'est-à-dire ardent; exemple d'un cas dans lequel le poète cède le pas au peintre.