[1] Le traducteur s'excuse d'avoir, quelquefois en ce volume, osé retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste s'est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû également se substituer au poète et relier entre eux les différents épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.


ISABELLE OU LE POT DE BASILIC

CONTE D'APRÈS BOCCACE

I
Gracieuse Isabelle, pauvre innocente Isabelle!
Lorenzo, un jeune pèlerin sous l'œil de l'Amour!
Ils ne pouvaient habiter la même demeure
Sans émotion au cœur, sans souffrance;
Ils ne pouvaient s'asseoir aux repas sans éprouver
Quelle douceur pour l'un était la présence de l'autre;
Ils ne pouvaient, à coup sûr, dormir sous le même toit
Sans rêver l'un à l'autre et pleurer chaque nuit.
II
Chaque matin leur amour devenait plus tendre,
Et chaque soir plus profond et plus tendre encore;
Lui ne pouvait, à la maison, au champ, au jardin, rien témoigner,
Mais son visage à elle était tout son horizon;
Et la voix de l'aimé était toujours plus agréable
A l'aimée que le bruit des arbres ou des ruisseaux ombragés;
Les cordes de son luth faisaient sonner son nom,
Elle le dessinait sur sa broderie inachevée.
III
Il devinait quelle gentille main tournait le loquet,
Avant que la porte ouverte ne la découvrît à ses yeux;
A travers la fenêtre de sa chambre il surprenait sa beauté
D'un regard plus perçant que celui du faucon;
Régulièrement il la guettait aux vêpres,
Sachant que ses yeux étaient levés vers les mêmes cieux;
Il passait toute la nuit dans une attente enfiévrée,
Pour entendre sur l'escalier son pas matinal.
IV
Un long mois de Mai passé dans ce pénible état
Rendit leurs joues plus pâles lorsque Juin commença:
«Demain je me courberai devant ma joie,
Demain j'implorerai la faveur de ma dame».
«O puissé-je ne jamais voir une autre nuit,
Lorenzo, si tes lèvres ne prononcent pas le mot amour.»
Ainsi chacun parlait à son oreiller; mais, hélas! chacun
Laissait passer jours sur jours sang goûter le suprême bonheur;
V
Si bien que les joues de la charmante Isabelle privées de baisers
Pâlirent tout comme le feraient les roses;
Devinrent aussi maigres que celles d'une jeune mère, qui cherche
Par quelque chant berceur à calmer la douleur de son enfant:
«Comme elle souffre» se dit-il, «je ne peux parler,
Et cependant je le veux, je lui déclarerai tout mon amour:
Si ses yeux expriment qu'il l'a vaincue, je boirai ses larmes,
Et du moins ses tourments cesseront.»
VI
Ainsi pensait-il en une radieuse matinée, et tout le jour
Son cœur battait à se rompre contre sa poitrine:
Et au dedans de lui il suppliait son cœur de lui donner
Le courage de parler; mais toujours son sang se figeait,
Etouffait sa voix, et chassait sa résolution—
Exaltait l'idée qu'il se faisait d'une telle fiancée,
Lui donnait même la douce humilité d'un enfant:
Hélas! la passion au contraire est à la fois douce et sauvage!
VII
Ainsi, une fois de plus, il aurait passé dans l'angoisse et l'insomnie
Une terrible nuit d'amour et de misère,
Si les yeux vifs d'Isabelle n'avaient été fiancés
Avec chaque pensée reflétée sur son front;
Elle le vit couleur de cire et pâle comme un mort,
Puis soudain tout rougissant; aussi murmura-t-elle tendrement:
«Lorenzo!»—là elle interrompit sa timide requête,
Mais dans son ton et son regard il devina le reste.
VIII
«O Isabelle, je m'aperçois à demi
Que je peux confier ma souffrance à ton oreille;
Si jamais tu peux croire à quelque chose,
Crois à mon amour, crois que mon cœur
Est près de s'arrêter: je ne voudrais pas t'irriter
En pressant ta main malgré toi, ni blesser
Tes yeux en les fixant; mais je ne peux vivre
Une nuit de plus sans t'avouer ma passion.
IX
«Amour! tu me délivres de l'hiver glacial,
Jeune fille! tu me mènes vers la chaleur de l'été,
Il me faut donc goûter la floraison qui s'épanouit
Dans la chaude maturité de ce gracieux matin.»
Il dit, et ses lèvres timides tout à l'heure, s'enhardirent,
Un baiser chanta poétiquement, humide de rosée:
Une grande béatitude, une extase s'éleva en eux,
Telle une fleur de volupté sous la caresse de Juin.
X
En se quittant, ils semblaient marcher dans les airs,
Roses jumelles momentanément séparées par le zéphir
Pour se retrouver plus unies et partager
Le ravissement parfumé de leur deux cœurs.
Elle, rentrée dans sa chambre entonna un hymne
A la gloire du délicieux amour et de sa flèche aussi douce que le miel;
Lui, allègrement gravit la colline vers le couchant,
Et salua le soleil d'un adieu, le cœur comblé de joie.
XI
De très près il se réunirent encore avant que le crépuscule
Eût, devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,
De très près ils se réunirent chaque soir, avant que le crépuscule
Eût devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,
Secrètement dans un berceau d'hyacinthe et de musc,
Inconnu de tous, à l'abri des bavardages.
Ah! Plût au ciel qu'il en eût toujours été ainsi,
Et que des oreilles oisives n'aient pas trouvé plaisir à leurs infortunes.
XII
Furent-ils malheureux alors?—Cela ne peut être—
Trop de larmes ont été versées sur les amants,
Trop de soupirs furent poussés en leur faveur,
Trop de pitié leur fut accordée après leur mort,
Trop d'histoires douloureuses lisons-nous
Dont le thème serait mieux traduit en or resplendissant;
Excepté dans la page sublime où l'épouse de Thésée
Sur les vagues sans traces[1] se pencha pour le voir.
XIII
Mais, soyons juste envers l'amour.
Un peu de bonheur fait oublier beaucoup de tristesse;
Didon resta silencieuse sous son bosquet,
La détresse d'Isabelle fut extrême,
Cependant le jeune Lorenzo ne fut pas embaumé avec des épices
De l'Inde torride, cette vérité est incontestable—
Même les abeilles, ces petites mendiantes des berceaux printaniers
Savent que la plus grande abondance de suc se trouve dans les fleurs empoisonnées.
XIV
La mignonne amoureuse habitait avec ses deux frères
Enrichis par le commerce de leurs ancêtres,
Pour eux, plus d'une main lassée s'humectait de sueur
Dans les mines éclairées de torches ou dans les bruyantes factoreries,
Plus d'un dos frémissant d'orgueil se courbait
Et saignait sous l'aiguillon du fouet; les yeux creux,
Aveuglé, plus d'un passait des jours entiers dans la rivière,
Pour récolter les grains d'or roulés par les flots,
XV
Pour eux, le plongeur de Ceylan retenait sa respiration,
Et s'exposait sans défense à la voracité des requins;
Pour eux le sang jaillissait de ses oreilles; pour eux, mourant,
Sur la froide glace, le phoque aboyait lugubrement
Et gisait criblé de dards; pour eux seuls se consumaient
Des milliers d'hommes en proie à des tourments innombrables:
Semi-barbares, ils tournaient nonchalamment une roue.
Instrument de torture qui tranchait, broyait, écorchait vif.
XVI
Pourquoi étaient-ils fiers? parce que de leurs fontaines de marbre
L'eau coulait avec plus de faste que ne font les larmes des malheureux?
Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs montagnes d'orangers
Etaient d'une ascension plus facile qu'un escalier de lépreux?
Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs livres de comptes à raies rouges
Etaient plus luxueux que les chants de l'antiquité grecque?
Pourquoi étaient-ils fiers? nous le demandons encore bien haut,
Pourquoi, au nom de la Gloire, étaient-ils fiers?
XVII
Cependant ces deux Florentins s'étaient emmurés
Dans leur orgueil dévorant et leur couardise rapace
Autant que deux Juifs côte à côte dans la terre sainte.
Barricadés comme dans un enclos contre les regards épieurs des mendiants;
Oiseaux de proie des forêts fournisseuses de mâts—mules infatigables
Et bâtées, colportant ducats et vieux mensonges—
Aux griffes agiles, s'abattant sur les passants sans défiance,—
On les admirait en Espagne, en Toscane, en Malaisie.
XVIII
Comment se fit-il que ces mêmes teneurs de livres purent épier
La gracieuse Isabelle dans sa couche duvetée?
Comment purent-ils découvrir dans les yeux de Lorenzo
Un obstacle à son labeur? Torride plaie d'Egypte
Dans leur horizon de cupidité et d'astuce!
Comment purent ces sacs d'argent regarder à l'Est et à l'Ouest?
Pourtant ils le firent—et tout bon joueur
Doit regarder derrière lui, comme le lièvre chassé.
XIX
O éloquent et fameux Boccace!
Nous implorons maintenant ton pardon comme une faveur,
Et le pardon des myrthes aux émanations parfumées,
Des levers de lune chers aux amants,
Et des lis, qui croissent plus pâles
Maintenant qu'ils n'entendent plus les sons de ta lyre;
Pardonne nous de risquer des mots qui conviennent mal
A cette triste pause dans une aventure si digne de pitié.
XX
Accorde ton pardon sur l'heure, ensuite le conte
Se déroulera paisiblement, au point où il en est;
Il n'y a pas d'autre crime, de folle tentative.
De rendre plus douce la vieille prose par des rimes modernes:
Mon but,—que mes vers y réussissent ou échouent,—
Est de t'honorer, de saluer ton génie qui n'est plus;
De te substituer un chant en langue anglaise,
Tel un écho de toi résonnant sous le souffle du Nord.
XXI
Ces deux frères ayant découvert à de nombreux indices
Quel amour Lorenzo portait à leur sœur,
Et combien elle l'aimait aussi, chacun échangea
Avec l'autre ses plus amers soupçons, presque fou de penser
Que lui, le serviteur chargé de leurs affaires,
Fût l'heureux possesseur de l'amour de leur sœur,
Quand leur dessein était de la mener peu à peu
A quelque haut seigneur et ses bois d'oliviers.
XXII
Et ils tinrent plus d'un conciliabule jaloux,
Et plus d'une fois à part se mordirent les lèvres,
Avant d'avoir arrêté l'expédient le plus sûr
Pour faire expier son crime au jeune amoureux;
A la fin, ces deux hommes pétris de cruauté
Tranchèrent la Pitié d'une entaille profonde jusqu'à l'os:
Car ils résolurent, dans quelque obscure forêt
De tuer Lorenzo, et de l'y enterrer.
XXIII
Ainsi, par une riante matinée, comme il se penchait
Au lever du soleil, par dessus la balustrade
De la terrasse du jardin, vers lui ils dirigèrent
Leurs pas à travers la rosée; et lui dirent:
«Vous semblez heureux et satisfait ici,
Lorenzo, et nous sommes désolés de troubler
Votre paisible méditation; mais si vous êtes sage,
Enfourchez votre coursier pendant qu'il fait encore frais.
XXIV
Nous avons le projet, à l'instant même
D'éperonner, trois lieues, vers les Apennins;
Descends, nous t'en prions, avant que le soleil brûlant
Ne pompe son humide rosée sur l'églantine.»
Lorenzo, courtoisement comme il en avait l'habitude,
Avec déférence s'inclina devant ces paroles vipérines
Et partit à la hâte, pour se tenir tout prêt,
Avec sa ceinture, ses éperons et son pourpoint de chasse.
XXV
Et comme ils traversaient la cour,
Chaque trois pas il s'arrêtait, pour écouter
S'il n'entendrait pas le refrain matinal de sa dame,
Ou le léger bruit de son doux pas;
Et comme il était ainsi absorbé dans sa passion,
Il entendit un rire harmonieux au-dessus de lui;
Alors, levant la tête, il vit son visage brillant
Sourire à travers une baie en treillage, tout joyeux.
XXVI
«Mon amour, Isabelle», dit-il, «je craignais
De ne pouvoir t'adresser un tendre adieu:
Ah! si j'allais te perdre, pendant que contraint
Je suis d'étouffer mon pesant chagrin
D'être séparé de toi trois tristes heures? mais nous regagnerons
Dans l'amoureuse obscurité ce que le jour nous fait perdre.
Adieu! Je serai bientôt de retour». «Adieu», dit-elle:
Et comme il s'éloignait, elle chantait heureuse.
XXVII
Ainsi les deux frères et leur victime
Sortirent à cheval de la belle Florence, où l'Arno rapide
Tourbillonne entre ses berges resserrées, et s'agite éperdument
En formant des cascatelles, tandis que la brême
Tient tête au courant. Pâles et blêmes
Paraissaient les figures des frères gagnant le gué,
Celle de Lorenzo rougissait d'amour. Ils passèrent l'eau
Et pénétrèrent dans une forêt propice au meurtre.
XXVIII
Là fut tué et enterré Lorenzo,
Là dans cette forêt prit fin son grand amour;
Ah! quand une âme gagne ainsi sa délivrance,
Elle souffre dans la solitude,—est mal à l'aise dans la paix,
Comme les limiers couverts de sueur après l'hallali:
Ils trempèrent leurs épées dans l'eau, et firent galoper sans merci
Leurs chevaux pour rentrer, éperonnant furieusement,
Chacun d'eux plus riche en étant meurtrier.
XXIX
Ils contèrent à leur sœur comment, en soudaine hâte,
Lorenzo s'était embarqué pour des rivages étrangers;
Cette grande urgence était nécessitée
Par leurs affaires que requéraient des mains fidèles.
Pauvre fille! revêts ton voile de veuve étouffant,
Et sois libérée sur le champ des maudits liens de l'Espérance;
Aujourd'hui tu ne le verras plus, ni demain,
Et le jour suivant sera un jour de deuil.
XXX
Elle pleure solitaire sur ses plaisirs perdus;
Douloureusement elle pleura jusqu'à la venue de la nuit,
Puis alors, au lieu d'amour, o misère!
Elle médita solitaire sur la volupté:
Il lui semblait voir son image dans l'obscurité,
Elle répondait au silence par un doux gémissement,
Etreignant l'air de ses beaux bras,
Et sur sa couche murmurant tout bas: «Où donc? où donc?»
XXXI
Mais l'égoïsme, cousin de l'Amour, n'imposa pas longtemps
Sa brûlante insomnie en son sein seulement;
Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta
Les instants fièvreusement, haletante, sans relâche—
Pas longtemps—car bientôt sur son cœur une infinité
De tourments plus nobles, une douleur plus aiguë
S'abattit tragiquement; passion insurmontable,
Et cruelle inquiétude pour les voyages de son amant.
XXXII
Au milieu de l'automne, vers le soir,
Le souffle de l'hiver arrive de très loin,
Le vent empoisonné de l'Ouest dépouille sans trêve
Les arbres de leur teinte dorée, siffle la ronde
De mort parmi les buissons et les feuilles,
Il dénude tout avant d'oser s'élancer
Hors de ses cavernes du Nord. De même la douce Isabelle
Par un dépérissement graduel perdit sa beauté,
XXXIII
Parce que Lorenzo ne revenait pas. Souvent
Elle demandait à ses frères, l'œil éteint,
S'efforçant de rester brillant, quelle contrée
Pouvait le retenir si longtemps prisonnier! ils inventaient
De temps en temps un conte pour la tranquilliser. Leur crime
Etait sur leur tête, comme la fumée sur la vallée de Hinnom;
Et chaque nuit dans leurs rêves ils gémissaient tout haut,
De voir leur sœur dans son linceul de neige.
XXXIV
Car elle était morte dans une ignorance assoupissante,
Mais pour une chose plus mortellement lugubre que tout;
Cela vint comme un amer breuvage, bu par hasard,
Qui délivre le malade du fastueux drap mortuaire
En lui rendant quelques instants le souffle; comme une lance
Eveillant un Indien de son hypnotisme, nuageux palais,
D'un coup féroce, et lui ramenant
Le sens du feu dévorateur au cœur et au cerveau.
XXXV
Ce fut une vision. Dans l'engourdissante obscurité,
Dans la tristesse de minuit, aux pieds de sa couche
Lorenzo se tenait, et pleurait; la tombe de la forêt
Avait souillé sa luisante chevelure qui autrefois lançait
Ses éclats jusqu'au soleil, et mis sa froide empreinte
Sur ses lèvres, et brisé le suave luth
De sa voix rendue au silence; le long de ses oreilles fangeuses
Un lit de boue était creusé par ses larmes.
XXXVI
Etrange fut le son que fit vibrer l'ombre blafarde;
Car elle s'efforçait, cette langue digne de pitié,
De parler comme lorsque sur terre elle était éveillée,
Isabelle, haletante, écoutait cette musique
Languissante et secouée de hoquets,
Comme le chant d'une harpe druidique aux cordes distendues;
On y percevait les lamentations en sourdine d'un spectre,
Telles les rauques rafales nocturnes parmi les ronces des sépulcres.
XXXVII
Ses yeux, quoique farouches, cependant tout brillants d'humidité
Et d'amour, éloignaient toute l'épouvante que cause un revenant
A une malheureuse fille, tant leur lueur était magique.
Pendant qu'il détissa l'horrible trame
Des lugubres derniers jours,—la haine homicide
De l'orgueil et de l'avarice—le funèbre toit de pins
Sur la forêt—et le vallon au frais gazon,
Où, sans un mot, il tomba mortellement frappé.
XXXVIII
Ajoutant: «Isabelle! ma bien-aimée!
De rouges airelles s'inclinent sur ma tête,
Et une énorme pierre pèse sur mes pieds;
Autour de moi les hêtres et les châtaigners élevés répandent
Leurs feuilles et leurs coques hérissées de piquants; le bêlement des brebis
Arrive d'au delà du fleuve jusqu'à mon lit.
Vas, répands une larme sur ma fougère en fleurs,
Et cela me consolera au fond de mon tombeau.
XXXIX
Je suis une ombre maintenant, hélas! hélas!
Sur les confins de l'humaine nature demeurant
Seul: seul je chante la sainte Messe
Agenouillé tandis qu'autour de moi tintent de menus sons de vie,
Que de chatoyantes abeilles volent à midi vers les champs,
Et que plus d'une cloche de chapelle annonce l'heure,
Me transperçant de douleur: ces sons deviennent étranges pour moi,
Et tu es loin de moi parmi les humains.
XL
Je sais ce qui était. Je ressens pleinement ce qui est,
Et je deviendrais fou, si les esprits le pouvaient;
Pourtant j'oublie le goût de la félicité terrestre,
Cette pâleur réchauffe ma tombe, comme si par moi
Un séraphin sortant des noirs abîmes avait été choisi
Pour me servir d'épouse: ta pâleur me rend heureux;
Ta beauté enveloppe tout mon être, et je sens
Un amour plus puissant pénétrer mon essence.»
XLI
L'Esprit murmurant: «Adieu»—se dégagea, et laissant derrière lui
L'insaisissable obscurité lentement disparut;
De même que, tirés à minuit d'un sommeil réparateur,
Pensant aux heures rudes et à l'infructueux labeur,
Nous appuyons nos yeux dans le renfoncement de l'oreiller,
Et voyons dans les ténèbres des étincelles jaillir et sautiller,
De même, la triste Isabelle, les paupières douloureuses,
A la venue de l'aurore s'éveilla en sursaut;
XLII
«Ah! Ah! dit-elle. Je n'ai pas connu cette cruelle vie.
Je croyais que le pire était la pauvreté;
Je croyais que quelque Destin nous départissait plaisir et tourment
Par portions égales—jours de joie ou jours de deuil;
Mais voilà le crime—voilà le poignard sanglant d'un frère!
Doux Esprit, tu as instruit ma jeunesse:
Pour cela, je te rendrai visite, j'embrasserai tes yeux
Et te remercierai au ciel matin et soir.»
XLIII
Quand le jour fut tout à fait levé, elle avait combiné
Comment elle pourrait secrètement gagner la forêt;
Comment elle pourrait retrouver les restes, qu'elle estimait si chers,
Et leur chanter une dernière berceuse;
Comment sa courte absence pourrait passer inaperçue,
Pendant qu'elle vérifierait la réalité du rêve.
Bien décidée, elle prit avec elle sa vieille nourrice
Et se dirigea vers cette funeste forêt mortuaire.
XLIV
Voyez comme elles se glissent le long de la rivière,
Comme elle chuchotte bas avec la vieille femme,
Et après avoir parcouru du regard la vaste plaine,
Comme elle lui montre le poignard: «Quelle fièvre hectique, quelle flamme
Te consume, enfant?—Quel bonheur peut-il t'advenir,
Que tu souries encore?» Le soir tomba
Et elles avaient découvert la couche terrestre de Lorenzo;
La pierre était là, les airelles se penchaient sur sa tête.
XLV
Qui n'a rôdé dans un verdoyant cimetière,
Et laissé son esprit, comme un génie taupe,
Fouiller le sol argileux et le dur gravier
Pour voir un crâne, des os dans le cercueil et la robe funéraire;
Prenant en pitié chaque forme qu'a souillée la voracité de la Mort,
Et lui insufflant encore une fois une âme humaine?
Ah! ceci est une fête en comparaison de ce qu'éprouvait
Isabelle s'agenouillant devant Lorenzo.
XLVI
Ses regards sondaient la terre fraîchement remuée, comme si
Un simple coup d'œil pouvait surprendre tous ses secrets:
Distinctement elle vit, comme d'autres auraient reconnu
Des membres livides au fond d'une source de cristal;
Sur le lieu du meurtre elle semblait prendre racine,
Tel un lis né dans le vallon:
Alors, avec un poignard, soudain, elle commença
A creuser avec plus d'ardeur que les avares ne le peuvent.
XLVII
Bientôt elle déterra un gant boueux, sur lequel
Avec la soie sa fantaisie avait brodé de pourpres dessins,
Elle le baisa de ses lèvres plus froides que le marbre,
Et le mit dans son sein où il se sécha
Et glaça complètement jusqu'à l'os
Les suaves mamelles créées pour apaiser les cris des enfants:
Puis elle recommença à fouiller, sans répit
Si ce n'est pour écarter de temps en temps le voile de ses cheveux.
XLVIII
La vieille nourrice se tenait à côté d'elle, étonnée,
Jusqu'à ce qu'elle se sentît le cœur ému de pitié
A la vue d'un si pénible labeur,
Alors elle s'agenouilla aussi, malgré ses mèches blanches
Et prêta ses mains décharnées à cette horrible besogne;
Trois heures elles peinèrent sur ce douloureux travail;
Enfin elles touchèrent le fond de la fosse
Sans qu'Isabelle perdît son calme ni son sang froid.
XLIX
Hélas! à quoi bon toutes ces histoires de vermines?
Pourquoi s'attarder si longtemps près de cette tombe béante?
Oh! pour la grâce d'un Roman d'autrefois,
La plainte ingénue d'un chant de ménestrel!
Aimable lecteur, jette un coup d'œil sur le vieux conte,
Car ici, en vérité, il ne sied pas
De dire:—Oh! tourne-toi vers le véritable conte[2],
Et goûte le charme de cette pâle vision.
L
D'un stylet plus émoussé que le glaive de Persée
Elles tranchèrent, non la tête d'un monstre informe,
Mais une tête, dont la beauté s'harmonisait merveilleusement
Avec la mort comme avec la vie. Les anciens bardes ont dit:
L'amour ne meurt jamais, mais vit, dieu immortel:
Si l'amour personnifié est jamais mort,
Isabelle l'embrassa et gémit à voix basse.
C'était l'amour; froid—mort, c'est vrai; mais toujours dieu.
LI
Anxieuses pour leur secret, elles emportèrent la tête chez elles
Où la récompense fut pour la seule Isabelle:
Elle lissa la chevelure en désordre avec un peigne d'or,
Autour de chaque œil plus creusé encore par la mort
Elle fixa des boucles comme des cils; et la glaise gluante,
Avec des larmes aussi glacées que le suintement d'une source
Elle l'enleva; puis de nouveau elle peigna et
Soupira tout le jour—puis de nouveau elle embrassa et pleura.
LII
Ensuite dans une écharpe d'or—parfumée avec la rosée
De fleurs précieuses, cueillies en Arabie,
Et les divines liqueurs distillées en gouttes odorantes
A travers les tuyaux serpentins rafraîchissants—
Elle l'enveloppa; et pour tombe lui choisit
Un pot de fleurs, dans lequel elle l'enfouit,
La recouvrant de terre; et par dessus elle planta
Un basilic fleuri, que ses larmes arrosèrent à jamais.
LIII
Elle oublia les étoiles, la lune, le soleil,
Elle oublia l'azur nu-dessus des arbres,
Elle oublia les vallées où coulent les ruisseaux,
Elle oublia la brise glaciale de l'automne;
Elle n'avait aucune notion de la fin des journées
Et ne discernait pas leur recommencement; mais en paix
Se penchait sur son basilic en fleur immuablement,
Et le trempait de ses larmes jusqu'à la racine.
LIV
Ainsi elle le nourrit sans trêve de ses larmes amères,
Qui le rendirent gras, vert et florissant
Au point que son baume surpassa celui de ses semblables
Les autres touffes de basilics de Florence; car il tirait,
En plus, sa nourriture et sa vie, d'un forfait humain,
De cette tête devenue pourriture cachée à tous les regards
Au point que ce joyau, en sûreté dans son écrin,
Prospéra au grand jour et s'épanouit en feuilles parfumées.
LV
O Mélancolie, demeure avec nous pour un instant!
O Musique, Musique, reprends haleine tristement!
O Echo, Echo, de quelque sombre rive,
Inconnue, Léthéenne, soupire vers nous—O soupire!
Esprits de deuil, relevez vos têtes, et souriez;
Relevez la tête, suaves Esprits, avec accablement,
Et jetez une faible lueur dans vos ténèbres funéraires,
Teintant avec la pâleur de l'argent le marbre des tombes.
LVI
Gémissez ici, vous toutes, syllabes qui exprimez le malheur
Et que clame le gosier profond de la triste Melpomène!
Faites résonner la lyre de bronze sur le mode tragique,
Faites vibrer les cordes mystérieusement;
Sifflez lugubrement plus haut que les vents, et sourdement;
Car la naïve Isabelle doit bientôt habiter
Le royaume des morts; elle se fane comme un palmier
Qu'entaille un Indien pour sa sève embaumée.
LVII
O laisse le palmier se faner de lui-même;
Ne permets pas au froid hiver de geler son agonie!
Cela ne peut être—ces riches adorateurs de Babel,
Ses frères, remarquaient la continuelle averse
Qui coulait de ses yeux morts; et plus d'un curieux lutin,
Parmi ses parents, s'étonnait qu'une telle dot
De jeunesse et de beauté fût dédaignée, étant l'apanage
D'une fille prédestinée à devenir la fiancée d'un seigneur.
LVIII
Bien plus, ses frères s'étonnaient davantage
De la voir languir à côté du Basilic verdoyant,
Et de voir celui-ci s'épanouir, comme par miracle;
Grandement ils se demandaient ce que cela signifiait:
Ils ne pouvaient sûrement pas croire qu'une chose
De si peu de valeur eût le pouvoir de lui faire oublier
Sa propre jeunesse, et les gais plaisirs,
Et jusqu'au souvenir de l'amour anéanti.
LVIX
Aussi épièrent-ils le moment où ils pourraient pénétrer
Le mystère de ce caprice; et longtemps ils épièrent en vain;
Car rarement elle se présentait au confessionnal,
Et rarement elle éprouvait la sensation de la faim;
Et quand elle quittait son trésor, elle rentrait à la hâte, aussi vite
Qu'un oiseau volerait pour revenir couver ses œufs;
Aussi patiente qu'une poule, elle s'asseyait
A côté de son Basilic, pleurant à travers ses cheveux.
LX
Ils imaginèrent donc de voler le pot de Basilic
Et de l'examiner dans un endroit secret:
Ce n'était que pourriture verdâtre et livide,
Et cependant ils reconnurent le visage de Lorenzo:
Ils avaient récolté la récompense de leur crime,
Si bien qu'ils désertèrent Florence sur l'heure
Pour n'y plus jamais retourner. Ils partirent au loin
Avec du sang sur leur tête, en exil.
LXI
O Mélancolie, détourne les yeux!
O Musique, Musique, reprends haleine tristement!
O Echo, Echo, quelqu'autre jour
Des îles Léthéennes, soupire vers nous—O soupire!
Esprits de deuil, ne chantez pas votre «Bon voyage!»
Car Isabelle, la douce Isabelle, va mourir;
Elle va mourir d'une mort trop solitaire et incomplète
Puisqu'on lui a dérobé son cher Basilic.
LXII
Lamentablement elle regardait les choses mortes et inanimées,
Réclamant amoureusement son Basilic perdu;
Et avec les accents mélodieux dans les cordes
De sa voix expirante, maintes fois elle pleurait
Sur le pèlerin à l'âme errante,
Pour lui demander où était son Basilic; et pourquoi
On le lui cachait «Car c'est cruel», disait-elle,
«De me dépouiller de mon pot de Basilic»
LXIII
C'est ainsi qu'elle dépérit, qu'elle mourut de désespoir,
Implorant pour son Basilic jusqu'au dernier soupir.
Il n'y eut pas un cœur à Florence qui ne prît
En pitié son amour, dont la fin avait été si tragique.
De cette histoire naquit une plaintive ballade
Qui passant de bouche en bouche parcourut tout l'univers:
On en chante encore le refrain: «Quelle cruauté
De me dépouiller de mon pot de Basilic!»
1818.

[1] Où les pas ne laissent pas de traces.

[2] Le conte trop réaliste.