[Endymion parle à Glaucus au fond de la mer.]

Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard,
Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte
D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués;
Ample comme le plus large linceul,
Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os,
Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus ténébreuses
De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan
S'y dessinait distinctement en noir; l'orage,
Le calme, le murmure, le hideux rugissement
Etaient figurés sur le tissu; toute forme
Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps.
La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique,
Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait
Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson
Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux,
Et montrait l'anatomie de son œil minuscule.
Là était peinte la royauté
De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône,
Telles de belles vassales, regardaient et attendaient.
A côté de ce vieillard était une baguette de perles,
Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait
Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers
Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait,
Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect.
Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit
L'étranger étonné—semblant ne pas voir,
Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain
Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige
S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique
Des rides sillonnèrent profondément son large front,
Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc,
Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire.
Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui
Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée,
Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé
N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant
Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe,
Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...

[Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où, depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune. Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa générosité.]

LIVRE IV

[Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui, elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du poème:]


O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles?
Est-ce pour donner la rougeur des vierges
Aux buissons de roses blanches?
Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
L'éclair étincelant à l'œil du faucon?
Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur?
Ou, par une nuit sans lune
Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de phosphorescence?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les harmonieuses ballades aux voix plaintives?
Est-ce pour, dans les soirées blafardes,
Les donner au rossignol?
Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai?
Un amoureux ne foulerait pas
La tête d'une primevère,
Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube—
Ni aucune fleur languissante
Conservée pieusement pour ton bocage,
N'importe où il s'amuse ou se divertisse.
La tristesse
J'ai salué
Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi;
Mais gaiement, gaiement,
Elle m'aime tendrement
Elle m'est si fidèle, et si accueillante.
Je voudrais la décevoir
De façon à l'abandonner
Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante.
Sous mes palmiers, au bord de la rivière,
Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers
Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais—
De sorte que je remplis
Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes
Aussi glacées que mes terreurs.
Sous mes palmiers, au bord de la rivière
Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse,
Abusée par un chimérique amant descendu des nuages,
Ne se cache et ne se réfugie pas
Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière?
Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues
J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux
Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres—
C'était Bacchus et sa troupe!
La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements argentins
Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit—
C'était Bacchus et sa famille!
Telle une bande de vendangeurs ils descendaient,
Couronnés de verts feuillages, la figure en feu;
Tous dansaient follement à travers la riante vallée.
Au point de te chasser, Mélancolie!
Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot!
Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges
Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin,
Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune:
Je me ruai dans la folie!
Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus,
Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur,
Avec des rires furtifs;
De petits filets de vin cramoisi coulaient
Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez blanches
Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle:
A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène
Lançait des fleurs comme il passait
Buvant goulument.
D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous!
Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés,
Vos luths et votre aimable sort?
—Nous suivons Bacchus! Bacchus agile,
Bacchus conquérant,
Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune,
Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires:
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre fantasque!»
D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous?
Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous laissé
Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes?
—C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos amandiers;
Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés,
Et les froids champignons;
Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre;
Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse!
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre frénétique!»
Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi,
Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre,
En avant haletaient le tigre et le léopard
Avec les éléphants d'Asie:
En avant ces myriades d'êtres—chantant et dansant,
Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie,
Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles,
Portant sur leurs dos des écailles, en files,
Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre
Des matelots et le rude labeur des galériens:
Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent
Insouciants des vents et des marées.
Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions,
Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les plaines;
Et font en un instant un voyage de trois jours:
Et toujours au lever du soleil,
A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor
Le rhinocéros en fureur.
J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller
Devant la couronne de vigne tressée!
J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter
En frappant les cymbales d'argent!
J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur
La vieille et sauvage Tartarie!
Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux,
Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles;
Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit,
Et tous ses prêtres se lamentent;
Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus.
J'arrivai à sa suite dans ces régions
Le cœur malade—lassée—j'eus alors la fantaisie
De m'égarer au milieu de ces mornes forêts
Seule sans compagnon:
J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre.
Jeune étranger!
J'ai été une vagabonde
En quête du plaisir sous tous les climats:
Hélas, il n'est pas pour moi!
Je dois sûrement être ensorcelée,
Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge
Viens donc, Tristesse!
Tristesse très douce!
Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein;
Je pensais à t'abandonner
Et à te décevoir,
Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux.
Il n'y en a aucun,
Non, non, aucun
Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée,
Tu es sa mère,
Tu es son frère,
Et son époux, et son amant dans l'ombre.»

[Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne, laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue, qui est une déesse, Cynthia ou Diane.

Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel, étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors]

... Péona regagna
Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée.
Achevé en automne 1817.
Publié en 1818.