[1] Voir à l'Appendice la Théogonie d'Hésiode.
[2] Dans sa brève étude, le traducteur a signalé les rappels de phrases et de mots dont Keats a tiré un merveilleux parti. Cependant, dans plusieurs pièces inachevées, et particulièrement dans Hypérion, le poète a laissé subsister quelques répétitions fortuites et non calculées qu'il eût peut-être supprimées si la mort ne l'avait empêché de réviser son œuvre. Est-il besoin d'ajouter que le texte critique de l'auteur a été scrupuleusement respecté?
[3] Of Ripe progress: d'exécution mûrie.
[4] Deux fois dans Hypérion Keats a commis cet étrange anachronisme.
[5] Jupiter, Neptune et Pluton.
[6] Plus explicitement: Si ce n'eût été que pour un changement sans importance.
LIVRE II
En ce moment, au battement même des larges ailes du Temps
Hypérion glissa par les airs bruissants,
Et Saturne gagna avec Théa la triste place
Où Cybèle et les Titans meurtris se lamentaient.
C'était une caverne dans laquelle aucune lumière ne pouvait
En les éclairant insulter à leurs larmes; où de leurs propres gémissements
Ils avaient la sensation sans les entendre, car le puissant rugissement
Des tonnantes cascades et des rauques torrents
Précipitait sans relâche une cataracte d'eau, on ne sait où.
Des rocs se projetant pêle-mêle sur des rocs, et des récifs qui semblaient
Chaque instant s'éveiller d'un songe,
Front contre front, dressaient leurs monstrueuses cornes;
Ainsi, en des milliers de fantaisies démesurées,
Ils formaient un toit qui convenait à ce refuge de vaincus.
Comme trônes, ils avaient des cailloux rugueux,
Comme couches, des pierres raboteuses, et des arêtes d'ardoises
Dures comme du fer. Tous n'étaient pas réunis là.
Les uns étaient enchaînés dans la torture, d'autres étaient en fuite.
Cœcus, et Gygès et Briarée,
Typhon et Dolor et Porphyrion,
Ainsi que beaucoup d'autres, les plus acharnés dans l'assaut,
Etaient parqués dans des régions où l'on respire difficilement:
Emprisonnés dans un élément opaque, de façon à contraindre
Les dents serrées à rester toujours serrées, et tous leurs membres
Encerclés comme des faisceaux de métal, tenaillés et vissés;
Sans autre mouvement que la palpitation de leurs grands cœurs
Haletants dans la douleur, horriblement convulsés
Par la fièvre de leur sang en ébullition et les secousses de leurs pouls.
Mnémosyne menait par le monde une course vagabonde;
Séparée de son astre, Phœbé était la proie des hasards;
Beaucoup d'autres erraient librement à l'aventure,
Mais la plupart trouvaient là un abri désolé.
De vagues images de vie, de ci de là
Gisaient, masses aux saillantes arêtes: tel un cercle morne
De pierres druidiques, sur une lande déserte
Lorsque la froide pluie commence à la tombée du jour
Dans le triste novembre, alors que leur sanctuaire voûté.
Le firmament lui-même, est obscurci par la nuit.
Chacun se tenait sur la réserve, aucun ne se signalait à son voisin
Par un mot, ou un regard, ou un geste désespéré.
Créus en était un; sa pesante massue de fer
A côté de lui, et un débris de roc fracassé
Témoignait de sa rage, avant d'être abattu et caché,
Iäpetus un autre, étreignait
Le cou fangeux d'un serpent, dont la langue acérée
Pendait hors de la gorge; les anneaux s'étaient déroulés
Dans la mort; c'était pour le punir de n'avoir pu darder
Son poison dans les yeux de Jupiter vainqueur.
Contre lui, Cottus; tout de son long étalé, le menton soulevé en avant.
Comme plongé dans la douleur, sans relâche sur le gravier
Il s'écorchait cruellement le crâne, la bouche ouverte
Et les yeux dilatés par cet horrible travail. Plus près de lui
Asia, née de la gigantesque montagne de Caf,
Qui coûta à sa mère Tellus des angoisses plus cruelles,
Quoiqu'elle fût femme, qu'aucun de ses fils.
Il y avait plus de pensée que de tristesse dans sa face ambrée,
Parce qu'elle prévoyait sa propre gloire;
Et que dans sa vaste imagination se dressaient
Des temples à l'ombre des palmiers et de hauts sanctuaires rivaux,
Sur les rives de l'Oxus ou dans les îles sacrées du Gange.
De même que l'Espérance s'appuie sur son ancre,
De même s'appuyait-elle, moins belle, sur une défense
Enlevée au plus grand de ses éléphants.
Au-dessus d'elle, sur le flanc inhospitalier d'une roche,
Dressé sur son coude, le reste du corps étendu,
Etait abrité Encelade, autrefois pacifique et paisible
Comme un bœuf paissant en liberté dans les prairies;
Maintenant tigre par la passion, lion par la pensée, furieux,
Il méditait, complotait; pour le moment
Il lançait des montagnes, dans cette seconde lutte
Qui ne tarderait pas, et réduirait les jeunes Dieux terrorisés
A se cacher dans des corps d'animaux et d'oiseaux.
Non loin de là, Atlas; et couché à ses côtés
Phorcus, le chef des Gorgones. Son proche voisin
Etait Océanus, et Thétys dans le sein de laquelle
Sanglotait Clymène les cheveux embroussaillés.
Au centre reposait Thémis, aux pieds
D'Ops, la reine invisible tant les nuages l'enveloppaient.
Aucune forme ne se précisait, pas plus que lorsque
La nuit épaisse confond les sommets des pins avec les nuées:
Enfin beaucoup d'autres dont les noms ne peuvent être cités.
Car lorsque les ailes de la Muse sont déployées dans l'espace,
Qui arrêtera son vol? Et elle doit chanter
Sur Saturne, et son guide qui a maintenant escaladé
Les pieds glissant dans l'humidité, surgissant des abîmes
Plus affreux encore. Au-dessus d'une sombre falaise
Leurs têtes apparurent et leur taille croissait
Jusqu'à ce qu'étant de niveau avec le sol, ils pussent marcher à l'aise:
Alors Théa étendit au loin ses bras frémissants
Au-dessus des frontières de ce séjour de douleur,
Et furtivement fixa ses regards sur la figure de Saturne.
Elle y lut le plus cruel combat; le Dieu souverain
Se débattant contre l'affaissement du chagrin,
De la rage, de la crainte, de l'anxiété, de la revanche,
Du remords, du dégoût, de l'espoir, et par-dessus tout du désespoir.
Contre ces détresses il luttait en vain; puisque le Destin
Avait répandu sur sa tête l'huile mortelle,
Le poison dissolvant: de sorte que Théa
Effrayée, se tint coite, et le laissa pénétrer
Le premier, au milieu de la tribu déchue.
De même que, chez nous mortels, le cœur oppressé
Est plus harcelé encore et plus fiévreux,
Lorsqu'il approche de la maison de deuil
Où d'autres cœurs souffrent des mêmes affres;
De même Saturne, comme il avançait au centre
Se sentit défaillir, et serait tombé au milieu de tous,
S'il n'avait rencontré les yeux d'Encelade,
Dont la grandeur d'âme, dont la vénération pour lui, tout d'un coup
Le frappèrent comme une inspiration; et il s'écria—
«Titans, regardez votre Dieu.» A ces paroles, quelques uns gémirent;
Quelques uns se dressèrent sur leurs pieds, d'autres aussi crièrent;
Les uns pleuraient, les autres se lamentaient, tous se prosternaient avec respect;
Alors Ops, relevant son voile aux plis noirs,
Découvrit ses joues pâles et son front blême,
Ses sourcils maigres et hérissés, et ses yeux caves.
Un grondement surgit parmi les pins qui ont poussé sous le vent glacé
Lorsque l'Hiver élève la voix; un vacarme surgit
Parmi les immortels lorsqu'un Dieu fait du doigt un geste
Qui impose le silence, et exprime combien est chargée
Sa langue de tout le poids de pensées inexprimables:
La foudre, la musique et la majesté:
C'est un ronflement semblable à celui de pins qui ont poussé sous le vent glacé;
Quand il cesse dans les montagnes de ce monde,
On n'entend aucun autre bruit; mais lorsqu'il cessa ici
Parmi ces déchus, la voix de Saturne dans ce silence
S'enfla comme un orgue, qui recommence
A tonner, quand les autres harmonies, arrêtées net,
Laissent dans l'air, étouffées, leurs vibrations argentines.
Il éclata en ces termes «Ce n'est pas dans mon propre cœur brisé,
Qui est à lui-même son juge suprême et son enquêteur,
Que je peux trouver des raisons pour que vous soyiez ainsi:
Ce n'est pas dans les légendes du tout premier jour
Recueillies dans ce livre aux feuillets imprégnés de l'esprit antique,
Que l'étincelant Uranus de son doigt glorieux
Sauva des rivages ténébreux, lorsque les vagues
Même pendant les reflux le cachaient dans les sombres bas fonds;
Vous savez que ce livre, je l'ai toujours pris
Comme un solide point d'appui:—Ah, malheureux!
Ni ici, ni en signe, en symbole, en présage
D'éléments, terre, eau, air et feu,—
En guerre, en paix, ou se querellant
Un contre un, contre deux, contre trois, ou chacun d'eux tous
En particulier contre les trois autres;
Ainsi le feu lutte contre l'air dans un orage, les torrents de pluie
Noient l'un et l'autre, et les poussent contre la surface de la terre,
Où ils rencontrent le soufre, en sorte qu'une quadruple fureur
Bouleverse le pauvre univers;—ce n'est pas dans ce conflit,
D'où je tire d'étranges leçons, en l'étudiant attentivement,
Que je peux trouver des raisons pour que vous en soyiez réduits là:
Non, rien ne peut expliquer, quelles que soient mes recherches,
Et mes investigations poursuivies sur le développement universel de la Nature
Jusqu'à en être épuisé, pourquoi vous, Divinités,
Les premiers nées parmi les Dieux visibles et palpables,
Vous fléchiriez devant une puissance, qui, en comparaison
Ne doit pas vous faire trembler. Cependant, vous en êtes là!
Abattus, méprisés, écrasés, voilà ce que vous êtes!
O Titans, vous dirai-je «Levez-vous?»—Vous gémissez.
Vous dirai-je «Rampez.»—Vous gémissez. Que puis-je alors?
O vaste Ciel! O cher parent que je ne vois pas!
Que puis-je? Dites-moi, vous tous, Dieux, mes frères,
Comment pouvons-nous combattre, comment assouvir notre grande colère!
O donnez-nous un conseil maintenant, l'oreille de Saturne
Est avide de l'entendre. Toi, Océanus,
Tes pensées sont hautes et profondes; et sur ta face
Je lis, étonné, ce sévère contentement
Qui naît de la réflexion et de la pensée: viens à notre aide!»
Ainsi termina Saturne, et le Dieu de la Mer
Sophiste et sage, non qu'il eût fréquenté les bosquets d'Athènes,
Mais parce qu'il avait médité sous l'ombre de ses eaux,
Se leva. Ses cheveux n'étaient plus humides. Il débuta
D'une voix murmurante; sa langue à son premier essai
Etait comme celle d'un enfant, embarrassée, de plus, par l'écume des sables.
«O vous, que la rage consume! que la passion aiguillonne,
Que la défaite torture, et qui vous repaissez de vos agonies!
Calmez vos sens, bouchez vos oreilles,
Ma voix n'est pas un rugissement vers la colère.
Cependant, écoutez, vous qui le voulez, pendant que j'apporte la preuve
Que vous devez, de force, vous contenter de vous soumettre.
A cette preuve, d'ailleurs, j'ajouterai une immense consolation,
Si vous consentez à accepter cette consolation comme véritable.
Nous sommes vaincus par les lois de la nature, non par la force
Du tonnerre ou de Jupiter. Grand Saturne, tu
As bien analysé les atomes de l'univers;
Mais, pour cette raison, que tu es le Roi,
Et aveuglé par l'autorité suprême,
Une route était cachée à tes yeux,
Par laquelle je suis parvenu à l'éternelle vérité.
En premier lieu, de même que tu ne fus pas le premier souverain,
De même tu n'es pas le dernier; cela ne peut être:
Tu n'es ni le commencement ni la fin.
Du chaos et des ténèbres, ses sœurs, naquit
La lumière, le premier fruit de ces brouilles intestines,
Ce ferment infectieux, qui pour des fins sublimes
Mûrissait intérieurement. L'heure de la maturité arriva,
Et avec elle la lumière, et la lumière, s'engendrant
En se produisant elle-même, spontanément transforma
L'énorme ensemble de la matière pour lui insuffler la vie.
C'est à cette heure précisément que notre parenté,
Les Cieux et la Terre, devint manifeste:
A cette phase, toi le premier né, et nous la race géante,
Nous nous trouvâmes à la tête d'empires nouveaux et magnifiques.
Maintenant, voilà la vérité pénible à ceux pour lesquels elle est pénible;
O folie! car de supporter les vérités sans voiles,
Et d'envisager les circonstances, en gardant son sang-froid,
N'est-ce pas le summum de la toute puissance. Notez le bien!
De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux
Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois;
Et de même que nous montrons supérieurs à eux, le Ciel et la Terre,
Par la forme, la cohésion et la beauté,
Par la volonté, la liberté, la fraternité,
Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure;
De même sur nos talons marche une perfection nouvelle,
Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous
Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons
En gloire les antiques Ténèbres: et nous ne sommes pas
Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination
Du Chaos sans forme. Dites-le? Le sol stupide
Se querelle-t-il avec les majestueuses forêts qu'il a nourries,
Et les nourrit-il plus volontiers que lui-même?
Peut-on lui dénier la souveraineté des verts bocages?
Ou les arbres porteront-ils envie aux colombes
Parce qu'elles roucoulent, et qu'elles ont des ailes de neige
Pour voler de ci de là et y trouver leurs joies?
Nous sommes tels que les arbres des forêts et nos vigoureuses branches
Ont nourri jadis, non de blanches colombes solitaires,
Mais des aigles aux plumes dorées qui planent
Au-dessus de nous dans leur beauté, et régneront
A cause de cela, en toute justice; car c'est une loi éternelle
Que celui qui l'emporte en beauté doit l'emporter en puissance:
Oui, au nom de cette loi, une autre race contraindra
Nos vainqueurs à gémir comme nous le faisons maintenant.
Avez-vous contemplé le jeune Dieu des Mers,
Celui qui me dépossède? Avez-vous vu sa figure!
Avez-vous regardé son char, couvert de l'écume
Des nobles êtres munis de nageoires qu'il a créés?
Je l'ai vu parcourir les flots calmes,
Avec un tel rayonnement de beauté dans les yeux
Que cela me força de dire un triste adieu
A mon empire: de tristes adieux je reçus,
Et vins ici pour apprendre quelle douloureuse destinée
Vous avait torturés, et comment je pourrais le mieux
Vous consoler dans ce malheur extrême.
Acceptez la vérité, et qu'elle soit votre baume.»
Fut-ce par conviction embarrassée, fut-ce par dédain,
Qu'ils gardèrent le silence, lorsque Océanus
Cessa son murmure, quelle sagacité très profonde le dira?
Mais il en fut ainsi; personne ne répondit pendant un certain temps,
Sauf une, dont personne ne s'occupait, Clymène;
Et encore ne répondit-elle pas, mais geignit seulement,
Les lèvres hectiques, les yeux humbles, levés,
S'exprimant avec timidité devant ce farouche auditoire:
«O Père, je suis ici la voix la plus naïve,
Et tout ce que je sais c'est que la joie a fui
Et que la pensée du malheur a envahi nos cœurs,
Pour y demeurer à jamais, comme je le redoute:
Je ne présagerais pas de danger, si je croyais
Qu'une créature aussi débile pût attirer l'aide
Qui devrait, en bonne justice, nous venir des Dieux puissants:
Laissez-moi, toutefois, dire mon chagrin, dire
Ce que j'ai entendu, et comment cela fit couler mes larmes
D'apprendre que tout espoir nous était interdit.
J'étais sur un rivage, un rivage charmant
Sur lequel était soufflé un climat[1] exquis d'une terre
Parfumée, pleine de quiétude, d'arbres et de fleurs.
Pleine aussi elle était de joie paisible, autant que je le suis de tristesse,
Trop pleine de joie, de calme et de délicieuse chaleur;
Au point que je ressentis un mouvement au cœur
Pour murmurer, pour déplorer cette solitude
En exhalant des chansons plaintives, musique de nos infortunes;
Je m'assis et saisis une coquille entr'ouverte
Puis soupirai dedans et composai une mélodie—
Oh! assez de mélodie! car tandis que je chantais,
Et faisais, avec peu d'adresse, résonner dans la brise
Le faible écho de la coquille, des ombrages d'une rive
Opposée, une île de la mer,
Les vents changeants m'apportèrent un enchantement,
Qui à la fois engourdit et excita mes oreilles.
Je jetai ma coquille au loin sur le sable,
Bientôt une vague la remplit comme mon ouïe était remplie
De cette mélodie inconnue, enivrante et dorée.
Une mort vivante était dans chaque bouffée de sons,
Chaque groupe de notes précipitées me ravissait,
Elles tombaient l'une après l'autre, et pourtant en même temps
Comme des perles s'échappant subitement de leur fil:
Puis encore un autre, puis un autre son,
Chacun semblable à une colombe quittant son perchoir d'olivier,
Avec une musique ailée au lieu de plumes silencieuses,
Pour voltiger autour de ma tête et me faire souffrir
Simultanément de joie et de tristesse. La tristesse l'emporta
Et je bouchais mes oreilles frénétiques
Lorsqu'à travers l'obstacle de mes tremblantes mains,
Une voix m'arriva plus suave, plus suave que toute harmonie,
Et sans cesse elle s'écriait: «Apollon! Jeune Apollon!
Apollon, splendeur du matin: jeune Apollon!»
Je m'enfuis, la voix me poursuivait, criant «Apollon»!
O mon Père, o mes Frères, si vous aviez éprouvé
Ma douleur; O Saturne, si tu l'avais éprouvée,
Vous n'appelleriez pas cette langue trop longtemps entendue
Présomptueuse, parce qu'elle osa espérer être écoutée par vous.»
Jusque là, ses paroles coulèrent, comme le ruisseau timoré
Qui s'attarde sur un lit de cailloux
Et craint de se rencontrer avec la mer; mais il la rencontra
Et frémit; car la voix écrasante
De l'énorme Encelade l'engloutit avec impétuosité:
Les syllabes massives, comme des flots acharnés
Dans les anfractuosités à demi submergées des récifs,
Bondirent en grondant, tandis que sur son bras encore
Il s'appuyait; il ne se leva pas, par suprême mépris:
«Ecouterons-nous le géant trop sage,
Ou celui, qui est trop fou, ô Dieux?
Ni foudre sur foudre, jusqu'à ce que tout
L'arsenal du rebelle Jupiter soit épuisé,
Ni monde sur monde accumulés sur ces épaules,
Ne pourraient me supplicier plus que ces paroles puériles
Prononcées dans cette horrible déchéance.
Pérorez, grondez, clamez, hurlez! vous tous, Titans endormis!
Oubliez-vous les meurtrissures et les coups flétrissants?
N'avez vous pas été foudroyés par le bras d'un enfant?
Oublies-tu, faux Monarque des Vagues,
Le bouleversement de tes mers? Quoi, ai-je réveillé
Vos torpeurs avec ces quelques mots si simples?
O joie! car maintenant je vois que vous n'êtes pas perdus:
O joie! car maintenant je vois des milliers de regards
Lançant des éclairs de vengeance!» Sur ces paroles
Il redressa sa haute stature, et debout
Cette fois, sans aucune interruption, il continua ainsi:
«Maintenant que vous voilà flammes, je vous dirai comment il faut brûler,
Et purger l'éther de vos ennemis;
Comment aiguiser les dards crochus de l'impitoyable feu,
Comment incendier les nuages gonflés de Jupiter,
Etouffant dans sa tente cette chétive essence.
Oh! qu'il soit victime du mal qu'il a fait!
Car bien que je dédaigne les leçons d'Océanus
Je ressens des douleurs autrement poignantes que celle de perdre nos couronnes:
Les jours de paix et de calme sommeil sont envolés;
Ces jours, tous innocents des guerres destructives,
Alors que toutes les loyales Existences du ciel
Ouvraient les yeux pour deviner ce que nous voulions dire:
C'était avant que nos fronts eussent appris à se plisser,
Avant que nos lèvres n'eussent connu que des phrases solennelles,
Avant que nous eussions appris que cette chose ailée,
La victoire, peut être perdue, aussi bien que gagnée.
Surtout n'oubliez pas qu'Hypérion
Notre frère le plus brillant est encore invaincu—
Hypérion—Io! Voici son rayonnement!»
Tous les yeux étaient tournés vers Encelade,
Et ils aperçurent, à l'instant où le nom d'Hypérion
Sortit de ses lèvres, sur la crête des rochers en coupole,
Une lueur blafarde émanant de son visage rigide,
Sans être farouche, car il vit l'Assemblée des Dieux
Courroucée comme lui. Il les regarda tous
Et sur chaque face il distingua une lueur légère,
Mais la plus étincelante sur celle de Saturne, dont les boucles vénérables
Scintillaient semblables à une écume bouillonnante autour d'une quille
Lorsque la proue pénètre dans une baie à minuit.
Ils observèrent un silence pâle et argenté,
Jusqu'à ce que soudain, une splendeur comme celle de l'aube,
Illuminât toutes les parties saillantes des rocs sombres,
Tous les tristes espaces oubliés,
Chaque gouffre, chaque fissure antique,
Chaque hauteur et chaque lugubre profondeur,
Sans autre bruit que celui des rauques torrents et leur terrifiant tracas:
Alors toutes les cataractes éternelles,
Et les fleuves fougueux, les plus éloignés et les plus proches,
Enveloppés d'abord dans l'obscurité et l'ombre immense,
Maintenant reflétèrent la lumière et la rendirent aveuglante.
C'était Hypérion: sur un pic de granit
Ses pieds brillants étaient posés, et là, il s'arrêta pour contempler
La misère que sa splendeur avait dévoilée
A la plus odieuse vue de soi-même.
Dorés étaient ses cheveux aux courtes boucles Numidiennes[2],
Royale était sa forme majestueuse, ombre imposante
Au milieu de son propre éclat, telle paraît la masse
De la statue de Memnon, quand le soleil se couche,
Au voyageur qui vient de l'Orient brunissant:
Des soupirs aussi, lamentables comme ceux de la harpe de Memnon,
Sortaient de sa poitrine, pendant qu'absorbe dans son examen
Il pressait ses mains et restait silencieux.
Le découragement ressaisit les Dieux déchus
Lorsqu'ils virent l'abattement du Souverain du Jour.
Beaucoup se cachèrent la face dans l'obscurité.
Mais l'indomptable Encelade fixement jeta les yeux
Sur ses frères; et sous leur flamme
Se leva Iäpetus, de même que Creüs,
Et Phorcus, issu de la mer: ensemble ils se dirigèrent
Vers l'éminence d'où il les dominait.
Là tous quatre proclamèrent le nom du vieux Saturne;
Hypérion de son pic, à haute voix, répondait «Saturne!»
Saturne était assis auprès de la mère des Dieux,
Sur sa physionomie ne se reflétait aucune joie, quoique tous les Dieux
Du fond de leur gorge fissent retentir le nom de «Saturne».
[1] Clime: Climat. Cette terre surnaturelle faisait en quelque sorte, naître sur ce rivage favorisé, sous l'action du souffle qui émanait d'elle, un climat idéal, c'est-à-dire, l'ensemble des perfections que les humains souhaitent pour leur patrie: la quiétude, une atmosphère embaumée et saine, la fertilité, etc.
[2] Même observation que pour les boucles druidiques.