LIVRE III

C'est ainsi que tour à tour tumultueux puis anéantis par le découragement
Ces Titans étaient plongés dans la consternation la plus absolue.
O laisse-les, Muse! O laisse-les à leur malheur!
Car tu n'as pas assez de vigueur pour chanter de tels conflits.
Une douleur solitaire convient mieux
A tes lèvres, un hymne à la désespérance d'un seul.
Laisse-les, ô Muse! Tu trouveras bientôt
Plus d'une ancienne Divinité tombée
Errant à l'aventure sur des rivages inconnus.
En attendant, touche pieusement la harpe de Delphes,
Et aucune autre qu'une brise céleste n'exhalera,
Pour l'accompagner, un doux gazouillement à travers la flûte Dorienne;
Car Io! c'est en l'honneur du père de tous les vers.
Nuance tout ce qui a une teinte vermillon
Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère;
Que les nuées du soir et du matin
Flottent comme de voluptueuses toisons au-dessus des coteaux;
Que le vin écarlate écume dans le gobelet
Frais comme une source bouillonnante; que les coquilles aux bords décolorés,
Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs deviennent pourpres
Dans tous leurs circuits; que la vierge
Rougisse vivement, comme surprise par quelque ardent baiser!
Ile, la plus belle des Cyclades aux berceaux feuillus,
Réjouis-toi, Délos, de tes oliviers verts,
De tes peupliers, de tes palmiers ombrageant les clairières, de tes hêtres,
Dans lesquels le zéphir souffle ses chants les plus sonores,
De tes touffus coudriers aux tiges brunes, vivant sous l'ombre:
Apollon, une fois de plus est le thème doré!
Où était-il, lorsque le Géant du Soleil
Se tenait resplendissant au milieu de ses pairs affligés?
Il avait laissé ensemble sa majestueuse mère
Et sa sœur jumelle sommeillant sous leur bosquet;
A travers la lueur indécise du matin, il vagabondait
Parmi les oseraies d'un ruisseau,
Enfoncé jusqu'à la cheville dans les lys du vallon.
Le rossignol s'était tu; quelques rares étoiles
S'attardaient aux cieux et la grive
Cessait de chanter. Dans toute l'île
Il n'y avait ni fourré ni caverne
Où ne retentît le bruit crépitant des vagues
Quoiqu'il fût presque assourdi en mainte retraite verdoyante.
Il écoutait; il pleurait, et ses larmes scintillaient
En tombant goutte à goutte sur l'arc doré qu'il tenait.
Ainsi ses yeux à moitié clos étaient obscurcis par les pleurs,
Lorsque, de dessous une branche rugueuse lui barrant le chemin,
Sortit d'un pas solennel une altière Déesse.
Dans le coup d'œil qu'elle lui jeta, il y avait une intention
Qu'avec une prompte divination il commença à discerner,
Perplexe; immédiatement il lui dit d'une voix mélodieuse:
«Comment as-tu traversé l'infranchissable mer?
Cet antique aspect et cette robe qui t'enveloppe
Ont-ils parcouru ces vallées, invisibles jusqu'à cette heure?
Sûrement, j'ai entendu ces vêtements froisser
Les feuilles tombées, lorsque je m'asseyais solitaire
Au cœur de la fraîche forêt. Sûrement j'ai suivi
Le bruissement de cette simple jupe au milieu
De ces prairies désertes, et j'ai vu les fleurs
Lever leurs têtes, comme tu les frôlais en passant.
Déesse! J'ai déjà contemplé tes yeux,
Et leur calme éternel, et tous tes traits,
Ou j'ai rêvé».—«Oui, répondit la forme souveraine,
Tu as rêvé de moi; en t'éveillant
Tu as trouvé une lyre tout en or à ton côté.
Lorsque tu en pinces les cordes avec tes doigts, la vaste
Oreille de l'univers entier, sans se lasser jamais,
Ecoute avec tristesse ou joie la source d'où jaillit
Une harmonie si neuve et si merveilleuse. N'est-il pas étrange
Que tu pleures, étant ainsi doué? Jeune Ephèbe, dis-moi
Quel chagrin tu peux éprouver: car je suis attristée
Lorsque tu verses une larme: raconte tes malheurs
A quelqu'un qui dans cette île déserte a
Veillé sur ton sommeil et tes heures de vie,
Depuis tes jeunes journées où pour la première fois ton enfantine main
Arrachait sans réflexion les faibles fleurs, jusqu'à l'heure où ton bras
Put bander cet arc héroïque en tout instant.
Dévoile le secret de ton cœur à une Déesse des temps anciens
Qui a abandonné son trône antique et sacré
Pour annoncer ton règne et pour sauvegarder
Ta beauté nouvelle venue». Apollon alors
La scruta soudain de ses yeux déjà moins dolents;
Ainsi lui répondit-il, et de sa gorge blanche et mélodieuse
Les sanglots sortaient avec les mots: «Mnémosyne!
Ton nom est sur ma langue, j'en ignore la raison;
Pourquoi te dire ce que tu as si bien deviné?
Pourquoi m'efforcer de t'expliquer le mystère que tes lèvres
Expriment si clairement? Pour moi, sombre, sombre
Et douloureux est l'infâme oubli qui scelle mes yeux:
Je m'efforce de découvrir pour quel motif je suis affligé
Au point que le chagrin engourdit mes membres;
Alors je m'assieds sur l'herbe, et je gémis
Comme quelqu'un qui naguère a eu des ailes. O pourquoi
Me sentirais-je maudit et meurtri, lorsque l'air encore sans maître
Se soumet à ma course ambitieuse? Pourquoi foulerais-je
Avec mépris la terre verdoyante comme si elle repoussait mes pas?
Déesse bienveillante, indique-moi quelque espace inconnu:
N'y a-t-il pas d'autres régions que cette île?
Que sont les étoiles? Voilà le soleil, le soleil!
Et la lueur si maladive de la lune!
Et les étoiles par milliers! Indique-moi la route
Vers quelque étoile ravissante spécialement,
Et j'y volerai avec ma lyre,
Et ferai palpiter de bonheur sa splendeur argentée.
J'ai entendu le tonnerre dans les nuages: Qui le gouverne?
Quelle main, quelle essence, quelle divinité
Déchaîne cette tempête dans les éléments,
Tandis que oisif, j'écoute sur les rivages
Sans la redouter, mais dans une douloureuse ignorance?
Oh! dis-moi, solitaire Déesse, par ta harpe
Qui gémit chaque soir et chaque matin,
Dis-moi pourquoi je délire ainsi sur ses grèves!
Tu restes muette.—Muette! cependant je peux lire
Une merveilleuse leçon sur ta silencieuse face:
Une science prodigieuse qui fait un Dieu de moi.
Noms, actions, contes bleus, sinistres malheurs, rébellions,
Majestés, voix souveraines, agonies,
Créations et destructions, en même temps
Se déversent dans les vastes replis de mon cerveau,
Et me déifient, comme si quelque vin joyeux
Ou quelque incomparable élixir m'avait enivré de sa chaleur,
Et rendu de la sorte immortel.» Ainsi parla le Dieu,
Pendant que ses yeux enflammés, regardant droit devant eux
Au-dessous de ses tempes blanches et veloutées, tremblotaient
Sans discontinuer en fixant Mnémosyne.
Bientôt une brusque commotion la secoua et fit rougir
Toutes les immortelles beautés de ses membres,
Beaucoup comme l'agonie aux confins de la mort;
Plus encore comme quelqu'un qui veut se dégager
De l'étreinte de la pâle et immortelle mort, et, brûlé par un horrible mal
Aussi cuisant que celui de la mort est glacé, dans une horrible convulsion
Meurt tout vivant. Ainsi le jeune Apollon était angoissé:
Ses cheveux, ses boucles dorées si renommées
Ondulaient le long de son cou gonflé.
Pendant cette minute douloureuse Mnémosyne élevait
Les bras au-dessus de sa tête comme une prophétesse.
—Enfin
Apollon poussa un cri strident;—et Io! de tous ses membres
Divins. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1819.


LA VISION[1]

«Nul ne peut usurper cette place élevée, répliqua cette ombre,
Sauf ceux pour lesquels les misères du monde
Sont un malheur et ne leur laisseront aucun repos.
Tous les autres qui trouvent ici-bas un port,
Où ils puissent insoucieusement passer leurs jours dans le sommeil,
Si par aventure ils pénètrent dans ce temple
Pourrissent sur le dallage là où tu es à demi putréfié»
«Ne sont-ils pas des milliers au monde dans ce cas?» dis-je
Encouragé par la voix affable de l'ombre;
«Quels êtres aiment leurs amis même jusqu'à la mort?
Qui perçoit la géante agonie du monde?
Bien plus, comme des esclaves de la pauvre humanité,
Lesquels travaillent pour un bien mortel? Sûrement je verrais
D'autres hommes ici, mais j'y suis seul.»
«Ceux dont tu parles ne sont pas des visionnaires,
Rétorqua la voix; ce ne sont pas de faibles rêveurs;
Ils ne recherchent pas d'autre prodige que le visage humain,
D'autre musique que la voix joyeusement timbrée;
Ils ne viennent pas ici, ils n'ont pas de pensée pour y venir,
Toi, tu es ici, car tu es moins qu'eux.
Quel bienfait peux-tu apporter, toi ou tout ton clan,
Pour le vaste univers? Tu es une chose rêveuse,
Une fièvre de toi-même: pense à la terre:
Quelle béatitude, même en espérance, y a-t-il là pour toi?
Quel port? Chaque créature a son foyer,
Chaque homme isolé a ses jours de joie et de peine,
Que ses travaux soient sublimes ou terre à terre—
Ici la peine, là la joie, chacune à part:
Le rêveur seul empoisonne tous ses jours,
En proie à plus de maux que n'en méritent ses péchés.
Donc que cette félicité soit en partie partagée,
De telles choses semblables à toi sont souvent admises
Dans ces jardins que tu as traversés tout à l'heure
Et tolérées dans ces temples.»

[1] Fragment cité dans l'ouvrage de Colvin sur Keats comme un remaniement d'Hypérion.