Sur les flancs du Latmos s'étendait
Une puissante forêt[53].....
Le musicien lui expliquera encore quelle est l'importance d'un ton plus haut ou plus bas, quelles lettres enflent ou assourdissent la voix, la rendent plus grave ou plus aiguë, lui dira qu'il faut être ménager de ses timbres, ne pas, à moins de chercher un effet, fatiguer son auditeur en faisant sonner indéfiniment les mêmes, préparer au contraire leur rentrée de manière à lui procurer une surprise, une sensation d'inattendu:
Inspectons la lyre, calculons la résonnance
De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné
Par une oreille industrieuse et une patiente attention,
Avare du son et de la syllabe[54]......
Aucun poète a-t-il possédé à un degré supérieur l'instinct du vers plein et vibrant? Aucun s'est-il enivré davantage du charme du son et des rimes, du rappel des assonnances amené par un luxe incroyable de répétitions savamment disposées[55]. Tantôt les unissons lui semblent préférables, et tantôt il joue sur les différentes prononciations d'une même voyelle, cas assez fréquent dans la langue anglaise.
Tour à tour il sait reposer l'oreille par des cadences alanguies, puis la réveiller soudain avec le fier cliquetis des consonnes métalliques. S'il a besoin de nouvelles cordes à sa lyre, comme Berlioz faisant plus tard le désespoir de ses artistes et les forçant d'attaquer sur leurs cors des notes inemployées auparavant, il invente des accords qui indignent les pusillanimes et les officiels. Quels étranges adjectifs attirent tout à coup notre attention? Effarés de les entendre, les puristes d'Outre-Manche crient au scandale en invoquant grammaire et dictionnaires. Keats s'inquiète peu de leur colère: pour rendre son orchestration plus aérienne, sa fantaisie a forgé des mots «psalterian»[56] et «piazzian» dont la première syllabe ressemble au pincement de la harpe et dont la terminaison rappelle sa résonnance nasillarde.
Maintes fois cependant, grisé par le susurrement des s et des z, par l'élancement des h et le balancement des allitérations, il se laisse aller à ne plus donner de sens à la musique de ses paroles; il lui arrive encore d'atténuer outre mesure les contours sous l'amoncellement des empâtements, de diluer les couleurs, tant il en force l'éclat. Alors, comme chez son compatriote Turner, idée et image, tout disparaît dans un poudroiement d'or au milieu d'un prestigieux flamboiement: il ne peint plus que la lumière! La poésie est une pluie sans fin de lumière[57].
C'est un vertige presque irrésistible qui l'entraîne! Combien il lui est, la plupart du temps difficile de réfréner cette fougueuse, cette impérieuse imagination! Il faut reconnaître, pour être équitable, que dans ses chefs-d'œuvre—et ils sont nombreux,—il est resté maître de lui-même: aussitôt, les nuances et les harmonies et ses phrases en doublent la signification, et il lui a suffi de s'en tenir au diapason et au rythme qu'il avait adoptés avec tant de discernement.
La belle Dame sans Mercy est peut-être, de toute l'œuvre du maître écrivain, la pièce capitale en laquelle idée, image et musique s'équilibrent dans les proportions les plus justes avec la perfection la plus inattaquable[58].
Un poète aussi exclusivement sensuel, qui n'écrivait que sous la fascination et la domination de ses sens, qui s'écriait: «O vivre d'une vie de sensations plutôt que de pensées!» devait surtout choisir comme types d'humanité des personnages animés de passions violentes, de la passion surtout la plus insurmontable de toutes, de l'amour. C'est avec l'amitié le sentiment qu'il a le mieux interprété:
............... leur couronne
Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut
Sur le front de l'humanité;
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l'amitié d'où émane sans cesse
Une splendeur persistante; mais au sommet
Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère
De lumière, c'est l'amour: son influence
Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau[59]..