Si, au contraire, il veut rendre la succession et la plus ou moins grande rapidité des mouvements, il va de soi qu'il s'adressera au compositeur. C'est à l'école de celui-ci qu'il apprendra en quelque sorte, l'usage du métronome, c'est-à-dire qu'il prescrira, dès le début de chacune de ses pièces par le choix de sa stance et de la mesure de son vers, quel rythme devra adopter celui qui récitera son œuvre, de même que par la position de la pause (ou césure) il le contraindra de reprendre haleine à tel endroit, de façon à précipiter ensuite ou à ralentir son débit, suivant qu'après cet arrêt de respiration il y aura plus ou moins de syllabes à prononcer.

Il fera preuve, pour diversifier rythmes et pauses, d'une imperturbable sagacité et d'une science impeccable puisée chez chacun des poètes qui avaient été «la nourriture de son imagination[45]»; il en approfondit la maîtrise et se l'approprie avec un bonheur inouï.

Pour Isabelle[46], ou le Pot de Basilic, dont le canevas est emprunté à Boccace, il se sert, après Chaucer[47], de la désinvolte Ottava Rima si chère aux poètes italiens.

Pour la Veille de Sainte Agnès[48], la Stance Spensérienne avec ses neuf vers, dont le dernier est un alexandrin, lui a semblé par cet allongement fournir une chute plus majestueuse à sa strophe.

Avant de commencer Lamia[49], il étudie Dryden, dont il s'assimile l'aisance dans la facture du même alexandrin, assoupli et libéré cette fois: alternativement alerte et pompeux, ce mètre avait toute la variété qui convenait pour dépeindre, soit la démarche sinueuse de la femme-serpent, soit la grandiose fantasmagorie de l'orgie qu'elle préside en son palais.

S'il veut représenter, dans Hypérion[50] la lutte des forces cosmiques, il prendra pour modèle l'ampleur et l'envergure de la période Miltonienne: qu'on lise dans le texte anglais ce passage d'une quiétude déjà Olympienne—bien avant que l'Olympe fût consacré;—est-il possible de concevoir un adagio plus solennel et d'une sérénité plus imposante:

... Dans l'extase d'une nuit d'été
Ces sénateurs des bois puissants, en leur verte parure,
Les chênes élevés, aux branches enchantées par l'ardeur des étoiles.
Rêvent, et rêvent ainsi, toute la nuit, sans autre frémissement
Que celui de la brise qui s'enfle graduellement dans la solitude,
Domine le silence, puis s'évanouit,
Comme une marée montante qui n'aurait qu'une vague[51]...

D'autrefois la diction sera haletante et fébrile, en allure de scherzo:

Que toujours la Fantaisie puisse vagabonder,
Le plaisir n'est jamais au logis:
Au plus doux contact le plaisir s'évapore,
Telles les bulles d'air assaillies par la pluie;
Que la Fantaisie erre donc[52].......

Certains de ces morceaux, par contre, sont célèbres pour la multiplicité de leurs mouvements et l'ingéniosité de leurs innombrables modulations que pacifient par échappées de furtifs retours au ton initial; celui qui commence ainsi, entre autres, dont la traduction ne donne, hélas! aucune idée sous ce rapport: