Il est tellement peintre que pas une finesse du ton qu'il décrit ne lui échappe:
Le bleu! c'est la vie du firmament, le domaine
De Cynthia—le vaste palais du Soleil!
C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite,
Le cœur même des nuages, or, gris et brun;
Le bleu! c'est la vie des eaux[39]...
Nuance tout ce qui a une teinte vermillon.
Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère,
Que le vin écarlate écume dans le gobelet
Frais comme une source bouillonnante, que les coquilles aux bords décolorés,
Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs, deviennent pourpres
Dans tous leurs circuits, que la jeune fille
Rougisse vivement, comme surprise par quelqu'ardent baiser[40]!
Quelle richesse de palette! Est-il possible d'exprimer plus picturalement avec des mots les somptuosités et les variétés d'une même tonalité? Chaque mot est lui-même une teinte dont Keats par une juxtaposition calculée atténue ou vivifie les différentes nuances avec un raffinement inouï. Si ce n'était paraître jouer trop facilement sur les vocables, les termes concernant la peinture et la musique ayant une excessive identité, on pourrait se croire autorisé, après avoir lu ce morceau à haute voix dans l'original, à soutenir qu'on a entendu une gamme, à spécifier où se trouvent les tons et les demi-tons, à vérifier et à justifier cette assertion, un peu audacieuse, en constatant, qu'images, harmonie, et pensées sont ici concomitantes.
Nulle confusion suspecte, cependant, nulle interversion n'est perceptible entre les différents arts. Constellations d'un même orbe, ils cheminent sans se choquer ni s'entraver, bien que leurs routes ne soient qu'entrelacements continuels. Chacun use de ses moyens propres: il y a simplement émulation, superposition. Quel que soit celui auquel il défère momentanément la prédominance, le poète, quand il conçoit et élabore une œuvre, les subordonne invariablement tous à la poésie. Il n'hésite d'ailleurs pas à emprunter leurs procédés au peintre, au sculpteur, au musicien, soit pendant la préparation, soit pendant l'exécution, selon qu'ils lui semblent mieux convenir au sujet qu'il aura à traiter.
Après avoir, en une esquisse très largement brossée, établi d'abord ses grandes lignes, le peintre[41] choisit une couleur, une clé, devant servir d'assiette normale à son tableau et constituer la base solide sur laquelle s'appuiera l'infinité des plans formés par les dégradations successives de cette unique couleur; ensuite, ses effets de lumière et d'ombre, toujours en camaïeu, judicieusement distribués, il fait chanter çà et là, non la note banale des tons complémentaires, mais la fanfare plus tapageuse de tons très distants s'harmonisant sans heurts. Keats, lui aussi, avant d'accorder entre elles ses colorations ou ses sonorités et de faire retentir leur puissante polyphonie, prend minutieusement soin de trouver, en premier lieu, le point de départ, la clé.
Il excelle à créer cette ambiance: parfois le vague et l'incertain planent autour de ses personnages, entretenus par des imprécisions voulues de termes[42] et d'images[43]:
.. Des vitres en losange d'une bizarre invention,
Riche en couleurs et en teintes splendides,
Comme sont les ailes sombres et damasquinées du papillon de nuit
Et au milieu entre mille figures héraldiques...
Une idée lui vint comme une rose épanouie..
Parfois l'immobilité et le silence figent toute sa description:
Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter
Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles,
Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers
Quoique tu sois proche du but[44]......
Ici, c'est l'art du statuaire qui lui inspire cet effet de plastique insurpassable. Il semble impossible de rassembler avec plus d'à propos les mots et les tours de phrase qui suggéreront la vision de gestes subitement arrêtés en leur élan, comme dans une photographie instantanée.