«Les hommes de génie, a-t-il dit en manière de boutade, n'ont pas d'individualité propre... Le poète n'est pas lui-même, il n'a point de moi, il est tout et il n'est rien... Quand je suis dans une chambre avec d'autres personnes, l'identité de chacune d'elles exerce immédiatement une pression sur moi, si bien que je suis, en très peu de temps, annihilé.» Comme conséquence de cette extériorisation, constante sauf pendant les heures d'élaboration, si, par suite de son obstination à négliger et à mépriser la science et l'histoire, son érudition est par instants en défaut, son observation directe est toujours scrupuleusement exacte; les mœurs et les instincts de tous les êtres vivants de la création ne méritent-ils pas son attention au même titre? Tous ne sont-ils pas, à son égal, Citoyens de la Nature?

Le poète .......... a entendu
Le rugissement du lion et peut dire
Ce qu'exprime sa gorge rugueuse;
Et, pour lui, le hurlement du tigre
A une signification, et frappe
Son oreille comme une langue maternelle[29].

De même, il avait atteint un degré de porosité tel qu'il faisait pour ainsi dire, partie des éléments. Devant un rayon de soleil il ne se possédait plus, il s'enivrait des transparences de l'atmosphère, de la course incessante des nuages pourpres, gris d'or ou argentés, des miroitements du flot irisé, de la fluidité et de la diaphanéité apparente des objets sous les reflets du ciel bleu. Le cri du grillon[30], le bourdonnement d'une abeille, la senteur d'une fleur, la vue de la mer faisaient frémir tout son être: ses yeux étincelaient et ses lèvres tremblaient.

Oh! combien j'aime, par un beau soir d'été,
Lorsque des torrents de lumière déversent l'or à l'Occident
Et que, sur les zéphyrs embaumés, reposent immobiles
Les nuages argentés[31].........
Les zéphyrs étaient éthérés et purs
Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir
Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement[32].
Les nuages étaient purs et blancs, comme des troupeaux fraîchement tondus.
Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient
Sur les champs azurés du ciel[33].......
O vous! qui avez les prunelles meurtries et lassées,
Régalez les devant l'immensité de la mer!
O vous! dont les oreilles sont assourdies de rudes vacarmes
Ou sursaturées de fades mélodies,
Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez[34].

Chacun de ses sens est en un éveil perpétuel! Avant Huysmans, il sait dissocier les différentes odeurs; il sait aussi de leur association composer une sorte de symphonie:

Dans la nuit embaumée je devine la senteur spéciale
Dont chaque mois parfume
Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage,
La blanche aubépine, et l'églantine des champs[35]...

Voici une remarque précieuse qui atteste la sincérité de son art; un idéaliste aurait glissé sur ce détail. Seul un précurseur du naturalisme[36] pouvait le noter:

Au lieu de saveurs agréables son énorme palais ne percevait
Que le goût empoisonné du cuivre ou d'un métal corrompu[37].

Personne n'a défini mieux que lui, avec une prédilection plus marquée, les sensations du goût:

Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin
Longtemps refroidi dans la terre profonde,
D'un vin qui sente Flora et la campagne verte[38].