Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre là un mois, ou combattre un jour?
15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie, quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation, sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez, pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la terre immuable et du ciel.
16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.
Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes, ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la vraie France.
17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie, je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.
Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette manière:
«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux aînées.
«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.
18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates, dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais, rencontrant une force bien disciplinée sous le commandement de l'amant de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura pendant plusieurs années.»
Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes (en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans les décrets de la Providence elle-même.