19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur bien-être des classes supérieures de la société et la résignation respectueuse des classes inférieures.

En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.

20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint Rémi lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant: «Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses injures.»

«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.

21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis sont aussi les ennemis de Dieu; et je conçois parfaitement que la conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément dans la mesure où sa foi était plus sincère.

Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.

22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte graduellement—à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière, excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.

C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la grande route romaine de Lyon à Boulogne.

23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que, ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea son manteau en deux, et lui en donna une moitié.

Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec prudence.