En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande importance de définition.

32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;—une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre son bouclier. Cet achon était dardé avec une telle violence qu'il pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait Franciscus. Francisca, securis oblonga, quam Franci librabant in hostes. Car le cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance; lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»

33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui jette le sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi, jusqu'au hans».

Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault, tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de Verclef».

Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des tâches futures.

34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, est lourde;—pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large» ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la Chevalerie.

35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).

36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].

37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de la pêche étaient exercés par des mains serviles pour un salaire du souverain».

«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes de l'économie privée.»