38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux siècles,—et le dernier passage cité,—qu'il accompagne de la constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire quel royaume, ou à quelle époque,—doit être tenu pour descriptif des coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années auparavant[101].

39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique, antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve cette façon de composer un livre extrêmement favorable à l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma facilité à être influencé par les changements de température dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le droit de compter qui y sera dit.

40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en vous demandant seulement d'examiner si—même lue ainsi—elle ne peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.

41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase d'argent d'un superbe travail pour—«lui», étais-je sur le point d'écrire,—et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement supposé qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez, d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras pas plus que ta part de butin.»

42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction qui est la seule manifestation artistique active possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.

Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours, ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur indignation[103].

43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de l'histoire illustrée.

«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à l'homme qui avait brisé le vase, et, examinant ses armes, se plaignit qu'elles fussent en mauvais état!» (l'italique est de moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique—comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup de grâce—des formes accommodantes de la loi nationale et de l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et d'évêques.

44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.