CHAPITRE III

[LE DOMPTEUR DE LIONS]

1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de races moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de bœuf et de crocodile mis en pot[113].

2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.

Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.

3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez déjà, à la fois en zones climatériques, en races, en périodes historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?

Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être entendu—compris, s'il est possible;—jugé—par notre amour d'abord—par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin de compte et toujours.

4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus méprisable.

5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur puissance».