Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la pensée de la fin de ce chapitre de la Bible d'Amiens, «qu'il y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (Val d'Arno) qu'on opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour le faire bien comprendre, de citer un passage de Saint Mark's Rest, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque (Val d'Arno, chap. Franchise), quand il déclare dans la Bible d'Amiens que «le christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de Saint Mark's Rest. «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche d'Érechtée».

Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite coupole.

... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une fontaine d'Arcadie.

Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici, n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page du Repos de saint Marc n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du chapitre de la Bible d'Amiens, elle en fera comprendre le sens profond et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me semble, montré pour la première fois.—(Note du Traducteur.)

[165]«Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions» (la Couronne d'olivier sauvage, traduction Elwall, p. 44).—(Note du traducteur.)

[166]Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de celui qui est fort» (Songes, XIV, 5-20).—(Note du Traducteur.)

[167]Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).—(Note du Traducteur.)

[168]Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).—(Note du Traducteur.)

[169]Allusion probable à Virgile:

«Nec magnos metuent armenta leones.»