Des pas de chevaux résonnèrent: c’était une de ces petites caravanes d’hommes et de femmes qui, juchés sur de mauvais bidets, entre deux paniers pendus de chaque côté de l’animal, portent le poisson dans les pueblos de l’intérieur. Parmi ces voyageurs quelques-uns la connaissaient, soit pour lui avoir donné un peu de poisson, soit pour lui avoir demandé de l’eau lorsqu’ils passaient devant sa cabane. Lorsqu’elle fut près d’eux, il lui sembla qu’ils l’insultaient, qu’ils l’écrasaient, que leurs regards pitoyables ou dédaigneux traversaient son mouchoir et s’enfonçaient dans sa figure comme des dards.
La caravane s’éloigna, Sisa se sentit soulagée. Elle écarta un instant son mouchoir pour voir à quelle distance se trouvait le pueblo. Il restait encore à franchir quelques postes de télégraphe avant d’arriver au bantayan[1]. Jamais le chemin ne lui avait paru si long.
Au bord de la route croissait une cannaie très feuillue. Souvent à son ombre elle s’était reposée autrefois. Jeune fille, elle s’y arrêtait pour écouter les doux propos de son fiancé; il l’aidait à porter le panier plein de légumes et de fruits, elle le récompensait d’un sourire. Ah! comme tout ce passé était loin maintenant! le fiancé était devenu le mari, le mari... Le malheur avait frappé à sa porte et s’était pour toujours assis à son foyer.
Comme le soleil dardait ses plus chauds rayons, les soldats lui offrirent de se reposer. Terrifiée à l’idée de voir se prolonger encore son martyre, elle les remercia.
Ils étaient près du pueblo, la peur la saisit. Angoissée, elle regarda de tous côtés cherchant dans la nature un secours quelconque: de vastes rizières, un petit canal de navigation, des arbres rachitiques, c’était tout; pas un rocher, pas un précipice où pouvoir se briser. Pourquoi avait-elle suivi les soldats si longtemps? elle se le reprochait; près de sa pauvre maison, la rivière profonde, aux rives escarpées, semée de roches aiguës, lui aurait offert une mort si douce! Mais non! elle pensa à ses enfants, à son Crispin dont elle ignorait le sort, et dans cette nuit ce fut une lumière qui éclaira son âme. Résignée, elle murmura:
—Après!... après, nous irons habiter au plus profond des bois.
Elle sécha ses yeux, prit un air plus assuré et s’adressant à voix basse aux gardes:
—Nous voici maintenant au pueblo!
Son accent était indéfinissable; c’était à la fois une prière, un raisonnement, une plainte, une supplication, toute la douleur condensée dans une parole.
Les soldats eurent pitié: ils répondirent d’un geste. Rapidement elle les devança et s’efforça de marcher d’un pas tranquille.