La voix s’éteignit, le chant cessa, la harpe devint muette... on écoutait encore: personne n’applaudit. Les jeunes filles sentaient leurs yeux se remplir de larmes, Ibarra paraissait contrarié; quant au jeune pilote, immobile, il regardait au loin.

Mais un fracas retentit, semblable au bruit du tonnerre. Les femmes poussèrent un cri et se bouchèrent les oreilles. C’était l’ex-séminariste Albino qui, de toute la force de ses poumons, soufflait dans la corne de carabao, appelant tambulî[9]. Il n’en fallut pas plus pour ramener le rire et l’animation et sécher les yeux larmoyants.

—Veux-tu nous rendre sourdes, païen? lui cria la tante Isabel.

—Señora, répondit-il avec solennité; j’ai entendu parler d’un pauvre sonneur de trompette qui, pour avoir joué de son instrument, s’est marié avec une noble et riche demoiselle.

—C’est vrai, le Trompette de Säckingen! ajouta Ibarra qui ne pouvait se dispenser de prendre part à la conversation.

—Vous l’avez entendu? continua Albino, eh bien, je veux voir si je serai aussi heureux.

Et de nouveau, il se mit à souffler avec plus de force encore dans la corne résonnante, approchant particulièrement la trompe des oreilles des jeunes filles qui, moins gaies, s’étaient assises. Naturellement, il y eut un petit soulèvement; les mères le firent taire à force de coups de pied et de pinçons.

—Aïe! Aïe! disait-il, en se frottant les bras, qu’il y a loin des Philippines aux rives du Rhin! O tempora, o mores! Pour le même acte, on décore les uns, aux autres on donne des sambenitos[10].

Toutes riaient, même Victoria; cependant Sinang disait à voix basse à Maria Clara:

—Tu es heureuse toi! moi aussi je chanterais bien, si je pouvais!