Ce matin-là, le P. Salvi avait dit sa messe de bonne heure, de très bonne heure, et débarbouillé en quelques minutes une douzaine d’âmes sales.

La lecture de quelques lettres qui étaient arrivées dûment timbrées et cachetées sembla lui avoir fait perdre l’appétit, car il laissa refroidir complètement son chocolat.

—Le Père est malade, disait le cuisinier en préparant une autre tasse; il y a quelques jours qu’il ne mange pas; des six plats que je lui apporte, il n’en touche pas deux.

—C’est qu’il dort mal, répondit le valet de chambre; il a des cauchemars depuis qu’il a changé de lit. Ses yeux se creusent, il maigrit et jaunit de jour en jour.

En effet, le P. Salvi faisait peine à voir. Il n’avait pas voulu toucher à la seconde tasse de chocolat ni goûter aux gâteaux feuilletés de Cebú[1]; il se promenait pensif dans la vaste salle serrant dans ses mains osseuses quelques lettres qu’il parcourait par moments. Enfin il se décida à demander sa voiture, s’habilla et ordonna qu’on le conduisît au bois où se trouvait l’arbre fatidique, dans les environs duquel se donnait la fête champêtre.

Près du bois, le P. Salvi descendit de voiture et s’enfonça seul sous les ombrages.

Un sentier couvert traversait, avec beaucoup de détours, l’épaisseur du bois et conduisait à un ruisseau formé de diverses sources thermales, comme il en est beaucoup sur les flancs du Makiling. Les rives en sont ornées de fleurs sylvestres dont un grand nombre n’ont pas encore reçu de noms latins mais sont connues quand même des insectes dorés, des papillons de toutes tailles et de toutes couleurs, bleus et rouges, blancs et noirs, nuancés, brillants, bronzés, portant sur leurs ailes des rubis et des émeraudes, comme aussi des milliers de coléoptères aux reflets métalliques poudrés d’or fin. Le bourdonnement de ces insectes, le grésillement de la cigale qui retentit nuit et jour, le chant de l’oiseau ou le bruit sec de la branche morte qui tombe en s’accrochant de toutes parts troublent seuls le silence mystérieux.

Le prêtre erra quelque temps parmi les lianes épaisses, évitant les épines qui s’enfonçaient dans l’habit de guingon comme pour le retenir, les racines des arbres qui sortaient du sol et le faisaient trébucher à chaque pas. Tout à coup il s’arrêta: des éclats de voix fraîches, des rires arrivaient à ses oreilles; ces sons joyeux venaient du ruisseau et se rapprochaient de plus en plus.

—Je vais voir si je trouve un nid, disait une belle et douce voix, que le curé reconnaissait, je voudrais le voir sans que lui me vît; je voudrais le suivre partout.

Le P. Salvi se cacha derrière le tronc d’un gros arbre et écouta.