Une maison se distinguait entre toutes; elle n’était pas illuminée, les fenêtres en étaient fermées; c’était celle de l’alférez. Maria Clara s’en étonna.
—La sorcière! la Muse de la garde civile, comme dit le vieux! s’écria la terrible Sinang. En quoi peut-elle s’intéresser à nos plaisirs? Elle ne doit pas cesser d’être en rage! Attends que vienne le choléra et tu verras comme je l’invite.
—Mais, Sinang! reprit encore une fois sa cousine.
—Je n’ai jamais pu la souffrir, et moins encore depuis qu’elle a troublé notre fête avec ses gardes civils. Si j’étais archevêque, je la marierais avec le P. Salvi... tu verrais les beaux petits! Pourquoi voulait-elle faire arrêter ce pauvre pilote qui s’était jeté à l’eau pour faire plaisir...?
Elle ne put achever sa phrase; à l’angle de la place, où un aveugle chantait, au son d’une guitare, la romance des Poissons, un spectacle peu commun vint s’offrir à leurs yeux.
Un homme était là, couvert d’un large salakot de feuilles de palme, vêtu misérablement d’une lévite en haillons et de larges caleçons à la chinoise, déchirés en différents endroits; à ses pieds, de misérables sandales. Grâce au salakot, sa figure restait entièrement dans l’ombre, mais de ces ténèbres partaient par moment deux lueurs qui s’éteignaient à l’instant. Il était grand, à ses allures on pouvait le croire jeune. Il posa un panier à terre et, après s’être éloigné en prononçant quelques sons étranges, incompréhensibles, il resta debout, complètement isolé, comme si la foule et lui voulaient s’éviter mutuellement. Alors, quelques femmes s’approchèrent du panier et y déposèrent des fruits, du poisson, du riz. Quand personne ne vint plus, on entendit sortir de l’ombre d’autres sons plus tristes peut-être mais moins plaintifs, remerciements cette fois; puis il reprit son panier et s’éloigna pour recommencer ailleurs.
Maria Clara sentit qu’elle se trouvait devant une grande souffrance et demanda quel était cet être singulier.
—C’est le lépreux, répondit Iday. Il y a quatre ans qu’il a contracté cette maladie: en soignant sa mère, d’après les uns, pour avoir été enfermé dans une prison humide, suivant les autres. Il habite hors du pueblo, près du cimetière chinois, et ne communique avec personne; tous le fuient par crainte de la contagion. Si tu voyais sa cabane! C’est la cabane de Giring-giring[2], le vent, la pluie, le soleil y entrent comme l’aiguille dans la toile et en sortent de même. On lui a défendu de rien toucher qui appartînt à quelqu’un. Un jour un enfant tomba dans le canal, le canal n’était pas profond, mais lui, qui passait tout près, aida le pauvre petit à sortir de l’eau. Le père le sut et se plaignit au gobernadorcillo; celui-ci fit donner au malheureux six coups de bâton au milieu de la rue et l’on brûla le bâton ensuite. C’était atroce! le lépreux s’enfuyait en criant, l’exécuteur le poursuivait et le gobernadorcillo lui criait: Apprends qu’il vaut mieux être noyé que malade comme toi!
—C’est vrai! murmura Maria Clara.
Et, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle s’approcha rapidement du panier du malheureux et y déposa le reliquaire que son père venait de lui donner.