—Demain, Votre Excellence jettera la verge au feu pour se réchauffer dans l’hiver de la vie et prendra un portefeuille de ministre, ajouta le P. Sibyla.
—Psh! oui... non... être ministre n’est pas précisément mon idéal: le premier venu arrive à l’être. Une villa dans le Nord pour passer l’été, un hôtel à Madrid, quelques propriétés en Andalousie pour l’hiver... Nous vivrons en paix, nous souvenant de nos chères Philippines... De moi, Voltaire n’aurait pas dit: Nous n’avons été chez ces peuples que pour nous y enrichir et pour les calomnier[1].
Les employés crurent que Son Excellence avait fait un bon mot et se mirent à rire pour le célébrer; les moines les imitèrent, car ils ne savaient pas que Voltaire était le Voltaïré[2] qu’ils avaient tant de fois maudit et voué à l’enfer. P. Sibyla, lui, le savait, et supposant que l’Alcalde avait soutenu quelque hérésie ou proféré quelque impiété, il affecta un air sérieux et réservé.
Dans l’autre kiosque étaient les enfants. Ils étaient plus bruyants que ne le sont d’ordinaire les enfants philippins qui, à table ou devant des étrangers, pèchent plutôt par timidité que par hardiesse. Si l’un se servait mal de son couvert son voisin le corrigeait; de là une discussion, tous deux avaient leurs partisans: pour les uns tel ou tel objet était une cuiller, pour les autres une fourchette ou un couteau, et, comme personne ne faisait autorité, c’était un vacarme épouvantable; on aurait cru assister à une discussion de théologiens.
—Oui, disait une paysanne à un vieillard qui triturait du buyo dans son kalikut[3]; bien que mon mari ne le veuille pas, mon Andoy sera prêtre. Il est vrai que nous sommes pauvres, mais nous travaillerons; s’il le faut nous demanderons l’aumône. Beaucoup donnent de l’argent pour permettre aux pauvres de se faire ordonner. Le frère Mateo, qui ne ment jamais, n’a-t-il pas dit que le pape Sixte avait été pasteur de carabaos à Batangas? Tiens! regarde-le mon Andoy, regarde s’il n’a pas déjà la figure de saint Vincent!
Et l’eau en venait à la bouche de la bonne mère de voir son fils prendre sa fourchette à deux mains!
—Dieu nous aide! ajoutait le vieillard en mâchant le sapâ; si Andoy arrive à être pape, nous irons à Rome. Hé! hé! je peux encore bien marcher. Et si je meurs... hé! hé!
—N’ayez crainte, grand-père! Andoy n’oubliera pas que vous lui avez enseigné à tresser des paniers de roseaux et de dikines[4].
—Tu as raison, Petra; moi aussi je crois que ton fils sera quelque chose de grand..... au moins patriarche! Je n’en ai pas vu d’autres qui ait appris l’office en moins de temps! Oui, oui, il se rappellera de moi quand il sera Pape ou évêque et qu’il s’amusera à faire des paniers pour sa cuisinière. Il dira des messes pour mon âme, hé! hé!
Et le bon vieillard, dans cette espérance, remplit son kalikut de buyo.