—Vous tous, ici, vous n’avez rien dit! maintenant, cela me regarde! Je l’ai évité, Dieu me l’apporte! que Dieu juge!
Le jeune homme respirait avec effort; mais son bras de fer maintenait durement le franciscain qui luttait en vain pour se dégager.
—Mon cœur bat tranquille, ma main est sûre...
Et il regarda autour de lui.
—Avant tout, je vous le demande, y a-t-il parmi vous quelqu’un qui n’ait pas aimé son père, qui ait haï sa mémoire, quelqu’un né dans la honte et dans l’humiliation?... Vois, écoute ce silence! Prêtre d’un Dieu de paix, dont la bouche est pleine de sainteté et de religion et le cœur de misères, tu ne dois pas savoir ce que c’est qu’un père... tu aurais pensé au tien! Vois! dans toute cette foule que tu méprises il n’y en a pas un comme toi! Tu es jugé!
Ceux qui l’entouraient, croyant qu’il allait frapper, firent un mouvement.
—N’approchez pas! cria-t-il de nouveau d’une voix menaçante. Quoi? Vous craignez que je ne tache ma main d’un sang impur? Ne vous ai-je pas dit que mon cœur battait tranquille? Loin de nous, tous! Écoutez, prêtres, juges, qui vous croyez différents des autres hommes et vous attribuez d’autres droits! Mon père était un homme honorable, demandez-le à ce pays qui vénère sa mémoire. Mon père était un bon citoyen; il s’est sacrifié pour moi et pour le bien de sa patrie. Sa maison était ouverte, sa table mise pour recevoir l’étranger ou l’exilé qui recourait à lui dans sa misère! Il était bon chrétien, toujours il a fait le bien, jamais il n’a opprimé le faible ni fait pleurer le misérable... Quant à celui-ci, il lui a ouvert la porte de sa maison, l’a fait asseoir à sa table et l’a appelé son ami. Comment cet homme lui a-t-il répondu? Il l’a calomnié, il l’a poursuivi, il a armé contre lui l’ignorance; se prévalant de la sainteté de son emploi, il a outragé sa tombe, déshonoré sa mémoire, sa haine a troublé même le repos de la mort. Et non satisfait encore, il poursuit le fils maintenant! Je l’ai fui, j’ai évité sa présence... Vous l’entendiez ce matin profaner la chaire, me signaler au fanatisme populaire, et moi, je n’ai rien dit. A l’instant, il vient ici me chercher querelle; à votre surprise, j’ai souffert en silence; mais voici que, de nouveau, il insulte une mémoire sacrée pour tous les fils... Vous tous qui êtes ici, prêtres, juges, avez-vous vu votre vieux père s’épuiser en travaillant pour vous, se séparer de vous pour votre bien, mourir de tristesse dans une prison, soupirant après le moment où il pourrait vous embrasser, cherchant un être qui lui apporte une consolation, seul, malade, tandis que vous à l’étranger...? Avez-vous ensuite entendu déshonorer son nom, avez-vous trouvé sa tombe vide quand vous avez voulu prier sur elle? Non? Vous vous taisez, donc vous le condamnez!
Il leva le bras. Mais une jeune fille, rapide comme la lumière, se jeta entre le prêtre et lui et, de ses mains délicates, arrêta le bras vengeur: c’était Maria Clara.
Ibarra la regarda d’un œil qui semblait refléter la folie. Peu à peu ses doigts crispés s’étendirent, il laissa tomber le corps du franciscain, abandonna le couteau, puis se couvrant la figure de ses deux mains, s’enfuit à travers la multitude.