Une pensée traversa son imagination. Au milieu de la confusion et du tumulte, le moment est propice aux libertins pour profiter de l’effroi et de la faiblesse des femmes: toutes fuient, chacun ne pense qu’à soi, un cri ne s’entend pas, les pauvrettes s’évanouissent, se renversent, tombent, la terreur fait taire la pudeur et, au milieu de la nuit... quand on s’aime! Il s’imagina voir Crisóstomo emportant dans ses bras Maria Clara défaillante et disparaissant avec elle dans l’obscurité.

Il bondit dans les escaliers, sans chapeau, sans canne et, comme un fou, courut vers la place.

Là, il rencontra les Espagnols qui réprimandaient les soldats; il regarda vers les sièges qu’occupaient Maria Clara et ses amies: ils étaient vides.

—Père Curé! Père Curé! lui criaient les Espagnols. Mais il ne s’arrêta pas, il courait vers la demeure de Capitan Tiago. Là, il respira; il vit à travers le rideau transparent la silhouette adorable, gracieuse, aux suaves contours de Maria Clara et celle de la tante qui apportait des tasses et des verres.

—Allons! murmura-t-il, il semble qu’elle est seulement malade.

Tante Isabel ferma ensuite les conchas des fenêtres et l’ombre charmante disparut.

Le curé s’éloigna sans voir la foule. Il avait devant les yeux le superbe buste d’une belle jeune fille endormie, respirant doucement; les paupières sont ombragées par de longs cils, formant des courbes gracieuses comme aux Vierges peintes par Raphaël; la petite bouche sourit; tout le visage respire la virginité, la pureté, l’innocence; c’est une douce vision au milieu des draperies blanches de son lit; c’est une tête de chérubin parmi les nuages.

Son imagination emportée achevait le tableau, lui montrait encore... mais qui donc pourrait décrire tous les rêves de ce cerveau ardent?

Peut-être en aurait été capable l’infatigable correspondant du journal de Manille qui terminait la description de la fête et de tous les événements qui l’avaient accompagnée par ces lignes:

«Merci mille fois, infiniment merci pour l’opportune et active intervention du T. R. P. Fr. Salvi qui, défiant tout péril, parmi ce peuple furieux, au milieu de la tourbe effrénée, sans chapeau, sans canne, apaisa les fureurs de la multitude, ne faisant usage que de sa persuasive parole, de la majesté et de l’autorité qui jamais ne manquent au prêtre d’une Religion de paix. Le vertueux religieux, avec une abnégation sans exemple, a abandonné les délices du tranquille sommeil dont jouit toute bonne conscience, comme la sienne, pour éviter que le plus petit malheur ne vînt frapper son troupeau. Les habitants de San Diego n’oublieront sans doute pas ce sublime acte de leur héroïque pasteur et sauront lui en être éternellement reconnaissants».