—Soyez le bienvenu dans votre pays, et puissiez-vous y être plus heureux que votre père, s’écria le militaire avec émotion. Je l’ai bien connu et je puis dire que c’était un des hommes les plus dignes et les plus honorables des Philippines.

—Señor, répondit Ibarra, l’éloge que vous faites de mon père dissipe mes doutes sur son sort que moi, son fils, j’ignore encore.

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes, il fit demi-tour et s’éloigna précipitamment.

Le jeune homme resta seul au milieu de la salle: le maître de la maison avait disparu, personne n’était là pour présenter le nouvel arrivé aux demoiselles dont beaucoup le regardaient avec intérêt. Après avoir un instant hésité, il s’adressa à elles avec une grâce simple et naturelle.

—Permettez-moi, dit-il, de sortir des règles d’une étiquette rigoureuse. Il y a sept ans que j’ai quitté mon pays; en le revoyant, je ne puis m’empêcher de saluer son plus précieux ornement, ses femmes.

Personne ne répondant, le jeune homme s’éloigna, puis se dirigeant vers un groupe qui, à son approche, se forma en demi-cercle:

—Señores, dit-il, en Allemagne la coutume est que lorsqu’un inconnu se trouve dans une réunion où personne ne le présente, il dise lui-même son nom, et chacun se nomme à son tour. Permettez-moi d’agir ainsi, non pour introduire dans notre pays des mœurs étrangères, les nôtres sont assez belles, mais parce que j’y suis obligé. J’ai déjà salué le ciel et les femmes de ma patrie; je veux maintenant en saluer les citoyens, mes compatriotes. Señores, je me nomme Juan Crisóstomo Ibarra y Magsalin.

Les autres déclinèrent à leur tour des noms plus ou moins insignifiants, plus ou moins inconnus.

—Je m’appelle A—a, dit un jeune homme d’un ton sec, en s’inclinant à peine.

—Aurais-je par hasard l’honneur de parler au poète dont les œuvres ont, au loin, réchauffé mon enthousiasme pour ma patrie? On m’a dit que vous n’écriviez plus, mais on n’a pu me dire pourquoi...