Sampaloc, lundi, 7 h. du soir.»

L’affaire était grave: Linares connaissait le caractère de Da. Victorina, il savait de quoi elle était capable; lui parler raison, c’était parler honneur et politesse à un carabinier des douanes quand il cherche un contrebandier là où il n’y en a pas; supplier était inutile, jouer de ruse dangereux; il n’y avait qu’un seul parti à prendre: provoquer.

—Mais comment? se disait-il en se promenant de long en large. S’il m’envoie paître? Si je me trouve avec sa femme? Qui voudra être mon témoin? Le curé? Capitan Tiago? Maudite soit l’heure où j’ai écouté ses conseils! Latera![1] Qui m’obligeait à me donner de l’importance, à raconter des histoires, à les tromper par des fanfaronnades! que va dire de moi cette demoiselle...? Cela m’ennuie maintenant d’avoir été secrétaire de tous les ministres.

Le bon Linares continuait encore son triste soliloque quand entra le P. Salvi. En vérité, le franciscain était encore plus maigre et plus pâle que de coutume, mais ses yeux brillaient d’une lueur singulière et sur ses lèvres s’épanouissait un étrange sourire.

—Sr. Linares, vous êtes seul? dit-il en saluant le jeune homme, et il se dirigea vers le salon dont la porte entr’ouverte laissait entendre quelques notes de piano.

—Et D. Santiago? ajouta le curé.

Au même instant, Capitan Tiago entrait. Il baisa la main du curé, le débarrassa de son chapeau et de sa canne, souriant comme un bienheureux.

—Allons, allons! dit le curé en entrant dans le salon, suivi de Linares et de Capitan Tiago; j’ai de bonnes nouvelles à vous communiquer à tous. J’ai reçu de Manille des lettres qui me confirment celle que le Sr. Ibarra m’a apportée hier... de telle sorte, D. Santiago, que l’obstacle disparaît.

Maria Clara, assise au piano entre ses deux amies, fit un mouvement pour se lever, mais les forces lui manquèrent, elle dut se rasseoir. Linares devint blême et regarda Capitan Tiago qui baissait les yeux.

—Ce jeune homme me semble très sympathique, continua le curé; d’abord je l’avais mal jugé... il est d’esprit un peu vif, mais, quand il fait une faute, il sait si bien s’arranger qu’on ne saurait lui en garder rancune. Si ce n’était pour le P. Dámaso...