—Tu vas peut-être en savoir plus long que le zélateur et les Sœurs, paracmason[2], hérétique? lui disait-on en le regardant avec de mauvais yeux.

Le curé monta en chaire et recommença à prêcher sur le Purgatoire; les pesos aussitôt sortirent de leurs cachettes pour payer des messes.

Mais laissons là les âmes en peine et écoutons la conversation de D. Filipo et du vieux Tasio, malade, dans sa petite maison solitaire. Depuis quelques jours le philosophe—ou le fou, comme on voudra—ne quittait pas le lit, prostré par une faiblesse qui progressait rapidement.

—En vérité, je ne sais si je vous féliciterai de ce qu’on ait accepté votre démission; l’autre jour, quand le gobernadorcillo refusa si impudemment de tenir compte de l’avis de la majorité, solliciter votre retraite eût été juste; mais maintenant que vous êtes en lutte avec la garde civile, votre départ est fâcheux. En temps de guerre on doit rester à son poste.

—Oui, mais pas quand le général est vendu à l’ennemi, répondit D. Filipo; vous savez que le lendemain de la fête le gobernadorcillo a mis en liberté les soldats que j’avais fait arrêter et qu’il s’est refusé à toute démarche pour obtenir justice. Sans l’appui de mon supérieur, je ne puis rien.

—Vous seul, rien, mais avec les autres, beaucoup. Vous auriez pu profiter de cette occasion pour donner un exemple aux autres pueblos. Au dessus de la ridicule autorité du gobernadorcillo, il y a le droit du peuple; c’était le commencement d’une bonne leçon et vous n’en avez pas profité.

—J’aurais été impuissant. Voyez le Sr. Ibarra, il s’est incliné devant les croyances de la foule; pensez-vous qu’il croie à l’excommunication?

—Vous n’étiez pas dans la même situation; le Sr. Ibarra veut semer et, pour semer, il faut se baisser et obéir à la matière; votre mission était de secouer et, pour secouer, il ne faut que de la force et de l’énergie. De plus, la lutte ne devait pas être dirigée contre le gobernadorcillo; la formule devait être: contre celui qui abuse de sa force, contre celui qui trouble la tranquillité publique, contre celui qui manque à son devoir. Et vous n’auriez pas été seul, le pays d’aujourd’hui n’est plus le pays d’il y a vingt ans.

—Le croyez-vous? demanda D. Filipo.

—Ne le voyez-vous pas? répondit le vieillard en se redressant sur sa couche. Ah! c’est que vous n’avez pas vu le passé, que vous n’avez pas étudié l’effet de l’immigration européenne, de l’introduction des nouveaux livres, des voyages de la jeunesse en Europe. Examinez et comparez: il est vrai que la Royale et Pontificale Université de Santo Tomás existe encore avec son sapientissisme cloître et que quelques intelligences s’y exercent encore à formuler des distingos et à utiliser les subtilités de la scolastique; mais où voyez-vous maintenant cette jeunesse de notre temps, imprégnée de métaphysique, d’instruction archéologique, qui, l’encéphale torturé, mourait en sophistiquant dans un recoin de province, sans avoir achevé de comprendre les attributs de l’ente, sans avoir résolu la question de l’esencia et de l’existencia, concepts élevés sans doute, mais qui nous faisaient oublier les choses essentielles, notre propre existence, notre propre entité? Voyez l’enfance d’aujourd’hui! Pleine d’enthousiasme à la vue des plus larges horizons, elle étudie l’Histoire, les Mathématiques, la Géographie, la Littérature, les Sciences physiques, les Langues, toutes matières dont nous n’entendions parler qu’avec horreur comme d’autant d’hérésies; le plus libre penseur de notre époque n’hésitait pas à les déclarer inférieures aux catégories d’Aristote et aux lois du syllogisme. L’homme a compris enfin qu’il est homme; il renonce à l’analyse de son Dieu, à pénétrer l’impalpable, à expliquer ce qu’il n’a pas vu, à donner des lois aux fantômes créés par son cerveau; il comprend que son héritage est le vaste monde dont la domination est à sa portée; las d’un travail inutile et présomptueux, il baisse la tête et examine ce qui l’entoure. Voyez maintenant comment naissent nos poètes; les Muses de la Nature nous révèlent peu à peu leurs trésors et commencent à nous sourire pour nous enhardir au travail. Les sciences expérimentales ont déjà donné leurs premiers fruits: seul le temps les perfectionnera. Les nouveaux avocats se modèlent suivant la nouvelle philosophie du Droit; quelques-uns commencent à briller au milieu des ténèbres qui entourent notre tribune et annoncent un changement dans la marche des temps. Écoutez ce que dit la jeunesse, visitez les centres d’enseignement, de nouveaux noms résonnent sous les voûtes de ces cloîtres où nous n’entendions citer que ceux de saint Thomas, de Suarez, d’Amat, de Sanchez et autres idoles de mon temps. En vain, du haut de la chaire, les moines clament contre la démoralisation comme clament les vendeurs de poisson au marché contre l’avarice des acheteurs, sans vouloir remarquer que leur marchandise est désormais passée et hors d’usage! En vain les couvents étendent leurs ramifications, leurs tentacules, pour étouffer partout l’idée nouvelle qui court; les dieux s’en vont: les racines de l’arbre peuvent affaiblir les plantes qui s’appuient sur lui, elles sont impuissantes contre les autres êtres qui, comme l’oiseau, montent triomphants vers les cieux.