Le philosophe parlait avec animation, les yeux brillants.

—Cependant, le germe nouveau est bien faible; si tous s’y efforcent, le progrès, si cher acheté, peut encore être étouffé, objecta D. Filipo incrédule.

—L’étouffer! Qui? L’homme, ce nain infirme, étouffer le Progrès, le fils puissant du temps et de l’activité? Quand l’a-t-il pu? Le dogme, l’échafaud et le bûcher tentèrent de l’arrêter, de le repousser. E pur si muove, disait Galilée quand les dominicains l’obligeaient à déclarer que la terre était immobile; c’est aussi la devise du progrès humain. On violentera quelques volontés, on sacrifiera quelques individus, qu’importe: le Progrès poursuivra sa route et le sang de ceux qui sont tombés fertilisera le sol d’où s’élèveront de nouveaux rejetons. Voyez! la presse, si rétrograde qu’elle veuille être, fait aussi sans le vouloir un pas en avant; les dominicains eux-mêmes n’échappent pas à cette loi; ils imitent les jésuites, leurs irréconciliables ennemis, ils donnent des fêtes dans leurs couvents, élèvent de petits théâtres, composent des poésies, parce que, comme ils ne manquent pas d’intelligence bien que se croyant au XVe siècle, ils comprennent que les jésuites ont raison s’ils veulent encore prendre part à l’avenir des peuples jeunes qu’ils ont instruits.

—Selon vous, les jésuites vont avec le progrès? demanda étonné D. Filipo, pourquoi donc les combat-on en Europe?

—Je vous répondrai comme le fit un ecclésiastique ancien, répliqua, en reposant sa tête sur l’oreiller, le philosophe dont la physionomie reprit son air moqueur. Il y a trois manières de marcher avec le Progrès: devant, à côté et derrière; les premiers le guident, les seconds le suivent, les derniers sont entraînés; c’est de ceux-là que sont les jésuites. Ils auraient bien voulu diriger le mouvement, mais comme ils le voient puissant, animé de tendances contraires aux leurs, ils capitulent, préférant suivre qu’être écrasés ou que rester au milieu de la route, seuls, dans l’ombre. A l’heure actuelle, aux Philippines, nous suivons la marche générale avec au moins trois siècles de retard; à peine commençons-nous à sortir du Moyen-Age; aussi les jésuites qui, en Europe, sont la réaction, vus d’ici représentent le Progrès; les Philippines leur doivent leur instruction naissante, l’introduction des Sciences Naturelles, âme du XIXe siècle, de même qu’elles doivent aux dominicains le Scolasticisme, mort maintenant, en dépit de Léon XIII, car il n’y a pas de Pape qui puisse ressusciter ce qu’a condamné le sens commun... Mais, où allons-nous? demanda-t-il en changeant de ton; ah! nous parlions de l’état actuel des Philippines... Oui, nous entrons en ce moment dans une période de lutte; vous entrez, devrais-je dire, car notre génération appartient déjà à la nuit, nous nous en allons. La lutte est entre le passé qui s’accroche, se cramponne avec des malédictions au vacillant château féodal, et l’avenir dont le chant de triomphe s’entend au loin dans les splendeurs d’une naissante aurore et qui, des pays lointains, nous apporte la Bonne-Nouvelle... Qui donc doit tomber et s’ensevelir sous les ruines de ce qui s’écroule?

Le vieillard se tut, et voyant que D. Filipo le regardait pensif, il sourit et reprit:

—Je devine presque ce que vous pensez.

—Vraiment?

—Vous pensez que je puis très bien me tromper, dit-il en souriant tristement; aujourd’ui j’ai la fièvre et je ne suis pas infaillible: homo sum et nihil humani a me alienum puto[3], disait Térence; mais quelquefois on se permet de rêver; pourquoi ne pas rêver agréablement aux dernières heures de la vie? Et puis, je n’ai jamais vécu que de songes! Vous avez raison; je rêve! nos jeunes gens ne pensent qu’aux amours et aux plaisirs: ils dépensent plus de temps et se donnent plus de travail pour tromper et déshonorer une fille que pour concourir au bien de leur pays; nos femmes, pour s’occuper de la famille et de la maison de Dieu, oublient et leur propre famille et leur propre maison; nos hommes n’ont d’activité que pour le vice, d’héroïsme que dans la honte; l’enfance se réveille dans la routine et les ténèbres, la jeunesse vit ses meilleures années sans idéal, et l’âge mûr, stérile, ne sert qu’à corrompre la jeunesse de son exemple... Je me réjouis de mourir... claudite jam rivos, pueri[4].

—Voulez-vous quelque médicament? demanda D. Filipo pour changer le cours de la conversation en voyant s’assombrir le visage du malade.