—Comme personne n’est venu pour ne pas abandonner le poste, j’ai jugé que votre présence... Vous savez qu’ils partent tantôt.
—Le jeune Ibarra et le lieutenant principal...?
L’alférez désigna la porte de la prison.
—Il y en a huit ici, dit-il; le Bruno est mort à minuit, mais sa déclaration avait déjà été prise.
Le curé salua Da. Consolacion qui répondit d’un bâillement auquel elle ajouta un: aah! puis il s’assit dans le fauteuil d’honneur, sous le portrait de S. M.
—Nous pouvons commencer! dit-il.
—Sortez les deux qui sont au cepo! commanda l’alférez d’une voix qu’il s’efforça de rendre le plus terrible possible; puis changeant de ton, il ajouta en se retournant vers le curé:
—On leur a mis en sautant deux trous.
Pour ceux qui ne savent pas ce que sont les instruments de torture en usage aux Philippines, nous leur dirons que le cepo est un des plus innocents. Les trous dans lesquels on introduit les jambes des détenus sont distants d’environ un palmo[1]; quand on saute deux trous, le prisonnier se trouve dans une position un peu forcée, avec une singulière gêne dans les chevilles, les extrémités inférieures étant distantes d’environ une vare[2]: comme on peut bien le penser, cela ne tue pas de suite.
Le geôlier, suivi de quatre soldats, tira le verrou et ouvrit la porte. Une odeur nauséabonde, un air épais et obscur s’échappa de l’obscurité en même temps qu’on entendit des plaintes et des sanglots. Un soldat fit flamber une allumette mais, dans cette atmosphère viciée et corrompue, la flamme s’éteignit et l’on dut attendre que l’air se fût renouvelé.