Et, sans lever la tête il ajouta:
—Tu n’y retourneras plus.
Maria Clara se sentit au cœur cette vague mélancolie qui s’empare de l’âme quand on quitte pour toujours un lieu où l’on a été heureux; mais une autre pensée amortit aussitôt cette douleur.
—D’ici quatre ou cinq jours, quand tu auras une robe neuve, nous irons à Malabon... Ton parrain n’est plus à San Diego; le jeune Père que tu as vu ici cette nuit l’a remplacé comme curé du pueblo; c’est un saint.
—Je crois qu’elle préfère San Diego, cousin! observa la tante Isabel; de plus la maison y est plus confortable et c’est bientôt la fête.
Maria Clara aurait voulu embrasser sa tante, mais elle entendit s’arrêter une voiture et devint subitement très pâle:
—Ah! c’est vrai! répondit Capitan Tiago, et changeant de ton il ajouta: D. Crisóstomo!
Maria Clara laissa tomber l’ouvrage qu’elle avait dans les mains, elle voulut se remuer mais cela lui était impossible: un frémissement nerveux parcourait son corps. On entendit des pas dans l’escalier, puis une voix fraîche et mâle. Comme si cette voix avait possédé un pouvoir magique, la jeune fille surmonta son émotion et s’enfuit dans l’oratoire où étaient les saintes images. Les deux cousins se mirent à rire et, en entrant, Ibarra put entendre le bruit d’une porte qui se fermait.
Pâle, la respiration haletante, la jeune fille, comprimant son sein palpitant, s’approcha de la porte et tendit l’oreille. C’était bien sa voix, cette voix tant de fois entendue en rêve, cette voix tant aimée! il s’informait d’elle! Folle de joie, elle embrassa le saint qui se trouvait à côté d’elle; c’était Saint Antoine Abad! Heureux Saint Antoine, vivant ou sculpté en bois, toujours l’objet des plus charmantes tentations!
Ensuite elle chercha un observatoire, le trou de la serrure. Quand sa tante vint la tirer de sa contemplation, sans savoir pourquoi, elle se jeta au cou de la bonne dame et l’embrassa à plein cœur.