—Mais, grande sotte! qu’est-ce qui te prend? gronda la vieille en essuyant une larme.
Maria Clara honteuse se couvrit la figure de son bras arrondi.
—Allons, va te faire belle, va! ajouta la tante d’une voix caressante; pendant qu’il parle de toi avec ton père... viens, ne te fais pas attendre.
La jeune fille se laissa emmener comme une enfant et toutes deux s’enfermèrent dans leur chambre.
Capitan Tiago et Ibarra parlaient avec animation quand apparut la tante Isabel, traînant à demi sa nièce dont les regards errants se fixaient sur tout, excepté sur les personnes...
Que se dirent ces deux âmes lorsqu’elles communiquèrent par le langage des yeux, plus parfait que celui des lèvres, langage donné à l’âme pour que le son ne trouble pas l’extase du sentiment? En ces instants, quand les pensées de deux êtres heureux se mêlent au travers des pupilles, la parole est lente, grossière, débile, elle est comme le bruit rauque et lourd du tonnerre comparé à l’éblouissante lumière et à la rapidité de l’éclair; elle exprime un sentiment déjà connu, une idée déjà comprise, et si on l’emploie, c’est que l’ambition du cœur qui domine tout l’être et qui déborde de joie veut que tout l’organisme humain, avec toutes ses facultés physiques et psychiques, répète le poème de joie qu’entonne l’esprit. A la question amoureuse que pose un regard qui brille ou se voile, seuls peuvent répondre les sourires, les soupirs et les baisers.
Et ensuite, lorsque le couple amoureux, fuyant le plumeau de la tante Isabel qui soulevait la poussière de tous côtés, se réfugia sur la terrasse et qu’ils purent causer en liberté, que se contèrent-ils avec des murmures dont vous frémissiez, petites fleurs rouges du cabello de angel[2]?
Le ciel était bleu, une fraîche brise agitait les feuilles et les fleurs et faisait frémir les cabellos de angel, les plantes aériennes et les multiples ornements de la terrasse. Le bruit d’un saguan[3] qui troublait les eaux bourbeuses de la rivière, celui des voitures et des charrettes passant sur le pont de Binondo arrivait distinctement jusqu’à eux. Mais ils n’entendaient pas la voix trop faible de la tante Isabel qui leur disait tout bas:
—Vous êtes bien ici, là vous seriez surveillés par tout le voisinage.
D’abord ils ne se dirent que ces futilités douces et charmantes, si douces et si charmantes pour ceux qui les disent et les entendent, si insignifiantes pour les indifférents.