Elle est sœur de Caïn, c’est-à-dire jalouse; aussi demande-t-elle à son fiancé:

—As-tu toujours pensé à moi? ne m’as-tu pas parfois oublié dans tous tes voyages, dans tant de grandes villes où sont tant de belles femmes...?

Lui aussi est frère de Caïn, un peu menteur et sachant éluder les questions embarrassantes:

—Pourrais-je t’oublier? répondit-il en regardant comme extasié les noires pupilles de la jeune fille; pourrais-je manquer à un serment, à un serment sacré? Te souviens-tu de cette nuit de tempête où, me voyant seul pleurer près du cadavre de ma mère, tu t’approchas de moi, tu posas ta main sur mon épaule, ta main que depuis longtemps déjà tu ne me laissais plus prendre.

«Tu as perdu ta mère,» me dis-tu, «je n’en ai jamais eu...» et tu pleuras avec moi. Tu l’aimais et elle t’aimait comme une fille. Dehors la pluie tombait, les éclairs brillaient, mais il me semblait entendre une douce harmonie et voir sourire le visage pâli de la morte...! O si mes parents vivaient et pouvaient te voir maintenant! Alors moi je pris ta main et celle de ma mère, je jurai de t’aimer, de te faire heureuse quel que soit le sort que le ciel me réservât, et comme ce serment ne m’a jamais causé de regrets, aujourd’hui je le renouvelle. Pouvais-je t’oublier? Ton souvenir ne m’a jamais abandonné, il m’a sauvé des périls du chemin, il a été ma consolation dans la solitude où se trouvait mon âme en ces lointains pays; il a rendu impuissant le lotus d’Europe, la fleur d’oubli qui chasse de la mémoire de beaucoup de nos compatriotes les espérances et les malheurs de la Patrie! Dans mes rêves, je te voyais debout, sur la plage de Manille, regardant l’horizon lointain encore enveloppé dans la tiède lumière de l’aurore; j’écoutais un chant langoureux et mélancolique qui réveillait en moi des sentiments endormis et évoquait dans mon cœur l’image des premières années de mon enfance, nos joies, nos jeux, tout l’heureux passé que je vécus par toi lorsque tu étais à San Diego. Il me semblait parfois que la fée, le génie, l’incarnation poétique de cette Patrie, c’était toi, belle, simple, aimable, candide fille des Philippines, de ce beau pays qui unit les vertus d’un peuple jeune aux grandes qualités de la Mère Espagne, comme s’unissent en tout ton être la grâce et la beauté des deux races; et par là, l’amour que j’ai pour toi et celui que j’ai voué à ma Patrie se fondent en un seul... Pouvais-je t’oublier? Que de fois j’ai cru entendre le son de ton piano ou les accents de ta voix! En Allemagne, à la chute du jour, lorsque trop rarement les trilles variées du rossignol venaient charmer mon oreille, c’était ta présence qui inspirait le céleste chanteur. Si j’ai pensé à toi! la fièvre de ton amour donnait une âme aux brouillards et réchauffait les glaces de ces pays du Nord. En Italie, le beau ciel azuré, par sa limpidité et par sa profondeur me parlait de tes yeux, les gracieux paysages me redisaient ton sourire, comme les campagnes d’Andalousie, embaumées d’aromes, peuplées de souvenirs orientaux, remplies de couleur et de poésie, m’entretenaient de ton amour.

Dans les nuits de lune, de cette somnolente lune d’Europe, je me demandais, voguant dans une barque sur le Rhin, si je ne pourrais pas tromper ma fantaisie pour te voir apparaître entre les peupliers de la rive, assise sur le rocher de la Lorelay ou bien chantant au milieu des ondes, dans le silence de la nuit, comme la jeune fée des consolations chargée d’égayer la solitude et la tristesse de ces vieux châteaux ruinés. J’errais par les bois peuplés des fantastiques créatures, filles des poètes, remplis des mystérieuses légendes des générations passées; je prononçais ton nom, je croyais te voir dans la brume s’élevant du fond de la vallée, je croyais t’écouter dans le murmure des feuilles et, quand les paysans revenant du travail faisaient entendre au loin leurs refrains populaires, il me semblait que ces accords s’harmonisaient avec mes voix intérieures, qu’ils chantaient pour toi, qu’ils donnaient une réalité à mes illusions et à mes rêveries. Parfois, je me perdais dans les sentiers des montagnes et la nuit qui, là-bas, descend très lentement, me trouvait encore vaguant, cherchant mon chemin entre les pins, les hêtres et les chênes; si quelque rayon de lune se glissait entre les branches touffues, je croyais te voir au milieu du bois comme une ombre vague, tour à tour paraissant à la lumière et se cachant dans les épaisses ténèbres des profonds taillis!

—Je n’ai pas voyagé comme toi, je ne connais rien de plus que ton pueblo, Manille et Antipolo, répondit-elle en souriant, car elle croyait jusqu’au moindre mot tout ce qu’il lui avait raconté, mais depuis que je t’ai dit adieu, que je suis entrée au couvent, toujours je me suis souvenue de toi et, bien que mon confesseur me l’ait souvent commandé et que cela m’ait valu nombre de pénitences, jamais je n’ai pu t’oublier. Je me souvenais de nos jeux, de nos querelles quand nous étions enfants. Tu choisissais les plus beaux sigüeyes[4] pour jouer au siklot, tu cherchais dans la rivière les cailloux les plus ronds et les plus fins, ceux qui s’ornaient des plus belles couleurs, pour jouer au sintak[5]; tu étais très lourd, tu perdais toujours et, pour châtiment, je te donnais le bantil[6] avec la paume de la main, pas fort, car j’avais pitié de toi. Au jeu de la chouka[7], tu étais très tricheur, plus encore que moi, et tout cela finissait par des brouilles. Te rappelles-tu ce jour où tu te fâchas pour de bon? J’en eus alors beaucoup de peine, mais depuis, lorsqu’au couvent ces souvenirs me revenaient à la mémoire, je souriais, je te cherchais pour nous disputer encore... et faire la paix ensuite, et je ne te trouvais pas. Nous étions encore des enfants; avec ta mère, nous allions nous baigner dans le ruisseau, à l’ombre des roseaux. Sur les rives, croissaient des fleurs et des plantes nombreuses, dont, fier de la science que déjà tu acquérais à l’Athénée, tu me disais les noms étranges en latin et en castillan. Je ne t’écoutais pas; j’étais trop occupée à poursuivre les papillons et les libellules dont le corps, fin comme une épingle, brille de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de tous les reflets de la nacre, qui pullulent, se mêlent, se poursuivent parmi les fleurs. Parfois, avec la main, je voulais surprendre et saisir les petits poissons qui se glissaient rapides entre la mousse et les cailloux de la rive. Toi, tu n’étais plus là; quand tu revins, tu m’apportas une couronne de feuilles et de fleurs d’oranger que tu posas sur ma tête en m’appelant Chloé; tu t’en étais fait une autre pour toi avec des plantes grimpantes. Mais ta mère prit ma couronne, la broya avec une pierre et en mélangea les débris avec le gogo[8] dont elle devait se servir pour laver notre chevelure: les larmes jaillirent de tes yeux et tu lui reprochas de ne rien comprendre à la mythologie:—«Sot! répliqua ta mère, tu verras comme vos cheveux sentiront bon!» Moi, je ris, tu te fâchas de mes rires et ne voulus plus me parler de la journée; ta rancune me donna à mon tour envie de pleurer. De retour au pueblo, comme le soleil était très ardent, je cueillis des feuilles de sauge croissant au bord du chemin et te les donnai pour que tu les misses dans ton chapeau afin d’éviter les maux de tête. Tu me fis comprendre par un sourire ta reconnaissance de cette attention, alors je te pris la main et, bien vite, nous étions réconciliés.

Ibarra souriait de bonheur; il ouvrit son portefeuille, en tira un papier dans lequel étaient enveloppées quelques feuilles noirâtres, desséchées, mais parfumées encore.

—Tes feuilles de sauge! répondit-il au regard qu’elle tournait vers lui; c’est là tout ce que tu m’as donné!

A son tour, elle sortit rapidement de son corsage une petite bourse de satin blanc.