—Fi! dit-elle en lui donnant une chiquenaude sur la main; on ne touche pas! c’est une lettre d’adieux.
—Est-ce celle que je vous ai écrite avant de partir?
—M’en avez-vous écrit d’autres, Señor mio?
—Et, que te disais-je alors?
—Beaucoup de mensonges, des excuses de mauvais payeur! répondit-elle souriante et laissant voir que ces mensonges n’avaient rien qui lui fût désagréable. Reste sage! je te la lirai, mais je supprimerai tes galanteries pour ne pas te faire trop souffrir.
Et levant le papier pour cacher sa figure elle commença:
«Ma...», je ne te lis pas ce qui suit parce que c’est un mensonge! et, des yeux, elle parcourut quelques lignes. «Mon père veut que je parte malgré toutes mes prières.—Tu seras un homme, m’a-t-il dit, tu dois apprendre à penser à l’avenir et aux devoirs qu’il t’impose. Tu dois apprendre la science de la vie, que ta patrie ne peut te donner, afin de pouvoir lui être utile un jour. Si tu restes à mes côtés, à mon ombre, dans cette atmosphère de préoccupations journalières, tu ne sauras jamais regarder au loin, et le jour où je te manquerai, tu te trouveras comme la plante dont parle notre poète Baltazar «crue dans l’eau, quand l’eau lui manque ses feuilles se flétrissent peu à peu, un instant de chaleur achève de la dessécher.» Vois! tu es presque un jeune homme et tu pleures encore!—Ce reproche me fut sensible et je confessai alors à mon père mon amour pour toi. Il se tut, réfléchit et me posant la main sur l’épaule, me dit d’une voix tremblante:—Crois-tu que toi seul saches aimer, que ton père ne t’aime pas aussi, qu’il ne lui coûte rien de se séparer de toi? Il y a peu nous avons perdu ta mère. Déjà je m’approche de la vieillesse, de cet âge où l’on cherche l’appui et les consolations de la jeunesse, et cependant, j’accepte ma solitude, je cours le risque de ne plus te revoir! Mais d’autres pensées plus hautes doivent guider ma conduite... Pour toi, l’avenir s’ouvre, il se ferme pour moi; tes amours naissent, les miennes se meurent; le feu bout dans ton sang, le froid pénètre dans le mien et c’est toi qui pleures, c’est toi qui ne sais pas sacrifier le présent à un lendemain utile pour toi et pour ton pays!—Les yeux de mon père se remplirent de larmes, je tombai à genoux à ses pieds, je l’embrassai, lui demandai pardon et lui dis que j’étais prêt à partir...»
L’agitation d’Ibarra la força d’interrompre cette lecture; le jeune homme était devenu très pâle, il allait et venait d’un côté à l’autre.
—Qu’as-tu? es-tu malade? lui demanda-t-elle.
—Tu m’as fait oublier que j’ai des devoirs à remplir et que je dois partir de suite pour le pueblo: demain est la fête des morts!