Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier étage de la tour de l’église qu’ornent les mousses et les plantes grimpantes, la beauté du panorama qui se déroule à leurs yeux leur arrache de joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de tuiles, de zinc et de cabonegro[2], séparés par des vergers et des jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.

Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger, le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une croix. Là-bas, c’est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici, ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant se ralentit et les eaux s’élargissent et dorment. Plus loin, une petite maison construite tout au bord défie l’abîme, les eaux et les vents et, par ses minces étais, donne l’impression d’un monstrueux échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce, branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts, ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où ils se baignent, les enfants s’amusent des angoisses de la pauvre femme qui passe, la tête chargée d’un lourd panier ou du vieillard tremblant qui laisse tomber son bâton dans l’eau.

Mais ce qu’il est impossible de ne pas remarquer, c’est ce que nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit qu’alors le feu se circonscrit et s’éteint à l’endroit même où il s’alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature ont revêtues d’un velours de mousse: la poussière se dépose couche par couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux apportent des graines. La végétation tropicale s’y développe librement: buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d’un arbre à l’autre, se suspendant aux branches, s’accrochant aux racines, au sol et, comme si Flore n’était pas encore satisfaite, elle sème sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs embrassements avec les feuilles de l’arbre hospitalier.

Ce bois était respecté: il était le sujet d’étranges légendes, mais la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue, paraît être la suivante.

Quand le pueblo n’était qu’un misérable amas de cabanes dans les rues duquel l’herbe croissait encore et où, la nuit, se risquaient les cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux profonds qui parlait assez bien le tagal. Après avoir parcouru et visité les divers terrains, il s’informa des propriétaires du bois dans lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se présentèrent qui tous prétendaient à cette propriété et le vieil Espagnol s’en rendit possesseur en échange de costumes, de bijoux et aussi de quelque argent. Ensuite, sans que l’on sût pourquoi ni comment, il disparut. Les gens du pueblo le croyaient déjà enchanté quand une odeur fétide qui partait du bois voisin fut remarquée par quelques pasteurs; ils cherchèrent et trouvèrent le cadavre du vieillard, putréfié, pendu à une branche de balitî[3]. Vivant, sa voix profonde et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient déjà une certaine crainte, mais maintenant, mort et suicidé, il troublait le sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reçu quelque chose de lui, il y en eut qui jetèrent les bijoux à la rivière et brûlèrent les costumes; après que le cadavre eût été enterré au pied même du balitî, personne ne voulut plus s’aventurer de ce côté. Un pasteur qui cherchait des animaux égarés de son troupeau raconta avoir vu des lumières; de jeunes gars allèrent voir et entendirent des plaintes. Un amoureux dédaigné qui, pour toucher le cœur de la dédaigneuse, s’était engagé à passer la nuit sous l’arbre, mourut d’une fièvre subite qui le prit le lendemain même de son exploit. D’autres contes, d’autres légendes couraient encore sur cet endroit.

Peu de mois s’étaient écoulés lorsqu’arriva un jeune homme, paraissant être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s’établit en cet endroit, s’adonnant à l’agriculture et surtout à la culture de l’indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent, parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d’un mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.

D. Rafael, dès sa première jeunesse, se fit aimer des paysans: l’agriculture importée et propagée par son père se développa rapidement; de nouveaux habitants affluèrent, de nombreux Chinois vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un curé indigène; puis le village se fit pueblo, le curé indien mourut et Fr. Dámaso le remplaça, mais toujours la sépulture et le terrain qui l’entourait furent respectés. Les enfants se risquaient parfois, armés de bâtons et de pierres, à courir dans les environs pour cueillir des goyaves et des fruits sauvages, papayas, lomboi[4], etc.; il arrivait que, au moment où leur cueillette les occupait tout entiers ou bien lorsqu’ils contemplaient silencieux la corde se balançant sous la branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d’où; alors au cri: le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et bâtons, sautaient en bas des arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s’arrêtaient qu’après être sortis du bois, tous pâles, les uns essoufflés, les autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.


[1] Nous n’avons pu trouver aucun pueblo de ce nom, mais nous en avons vu beaucoup dans les mêmes conditions.—N. de l’Éd. esp.

[2] Caryota urens.—N. des T.