Les valets le repoussent, le frappent. Il leur résiste et s’écrie:

«Reine, ayez pitié!»

Alors Iseut éclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle entra dans l’église. Quand il l’entendit rire, le lépreux s’en alla. La reine fit quelques pas dans la nef du moutier; puis ses membres fléchirent; elle tomba sur les genoux, la tête contre le sol, les bras en croix.

Le même jour, Tristan prit congé de Dinas, à tel déconfort qu’il semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne.

Hélas! bientôt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan que Tristan était parti à tel deuil, elle se prit à croire que Perinis lui avait dit vérité; que Tristan n’avait pas fui, conjuré par son nom; qu’elle l’avait chassé à grand tort. «Quoi! pensait-elle, je vous ai chassé, vous, Tristan, ami! Vous me haïssez désormais, et jamais je ne vous reverrai. Jamais vous n’apprendrez seulement mon repentir, ni quel châtiment je veux m’imposer et vous offrir comme un gage menu de mon remords!»

De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde revêtit un cilice et le porta contre sa chair.

XVIII
[TRISTAN FOU]

El beivre fu la nostre mort.

(Thomas.)

Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Hoël et sa femme Iseut aux Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l’avait chassé: rien ne lui était plus. Longuement il languit loin d’elle; puis un jour il songea qu’il voulait la revoir, dût-elle le faire encore battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d’elle, il savait sa mort sûre et prochaine; plutôt mourir d’un coup que lentement, chaque jour. Qui vit à douleur est tel qu’un mort. Tristan désire la mort, il veut la mort: mais que la reine apprenne du moins qu’il a péri pour l’amour d’elle; qu’elle l’apprenne, il mourra plus doucement.