Cette seule manière raisonnable de poser la question semble, il faut l'avouer, bien singulière, et l'idée de considérer la matière abandonnée à elle-même et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot disposé à écarter partout et toujours, dût-il ne rien rester, les arguments puisés dans une telle considération.

Lorsque Lagrange déclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre les géomètres aux problèmes difficiles proposés par défi, si le lecteur suppose que la théorie du mouvement, trop bien connue, n'était plus digne de servir d'épreuve, il a très mal compris l'assertion. Descartes, parlant de sa grande découverte, l'analyse appliquée à la géométrie, déclare, non sans orgueil et même avec plus d'orgueil qu'il n'est permis, qu'il se dispense de résoudre les problèmes auxquels sa méthode est applicable, pour laisser à ses descendants le plaisir facile de s'y exercer. Pour la géométrie, comme pour la mécanique, l'assertion est trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procédé ainsi. Plus une méthode est nouvelle et féconde, plus elle étend le champ de l'inconnu. Les difficultés à vaincre pour avancer encore grandissent aux approches des sommets, qui, pour cette raison peut-être, ne seront jamais atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signalée à tous et ouverte à lui-même pour tenter de nouveaux travaux.

Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgré le succès obtenu, ne doit être aujourd'hui loué qu'avec réserves.

D'Alembert, en 1746, obtint le prix proposé par l'Académie de Berlin à l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec Frédéric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot qui convienne.

Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas à l'application.

D'Alembert n'a pas étudié le véritable mécanisme, déjà connu, dans ses traits généraux au moins, qui explique les vents alizés soufflant sans cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest. Ils sont produits par les différences de température, qui dans ces régions déterminent l'élévation de l'air: l'air plus froid qui le remplace et vient des régions boréales est animé d'une moindre vitesse de rotation et semble par conséquent souffler en sens opposé au mouvement de la terre.

D'Alembert ne parle de cette cause principale et prépondérante que pour refuser de s'en occuper. «J'avoue, dit-il, que la différente chaleur que le soleil répand sur les parties de l'atmosphère doit y exciter des mouvements; je veux même accorder qu'il en résulte un vent général qui souffle toujours dans le même sens, quoique la preuve qu'on en donne ne me paraisse pas assez évidente pour porter dans l'esprit une lumière parfaite; mais si on se propose de déterminer la vitesse de ce vent général et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra facilement qu'un pareil problème ne peut être résolu que par un calcul exact; or les principes nécessaires pour ce calcul nous manquent entièrement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette dernière raison est plus que suffisante pour nous déterminer à faire ici abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner dans l'atmosphère, il faut nécessairement reconnaître que la théorie des vents n'est susceptible d'aucun degré de perfection de ce côté-là.» Ces lignes contiennent une déclaration de principes bien dangereuse pour les progrès de la physique. Bien éloigné de vouloir approfondir les causes cachées, d'Alembert n'accepte que des problèmes bien nets et bien purs, dont l'énoncé permette une solution exacte et achevée; non content de négliger ce qui est petit et sans influence sensible, il écarte avec dédain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal déterminé, diminue la précision et la beauté du problème. C'est la même tendance qui plus tard et dans un autre ordre d'idées devait le conduire à restreindre, jusqu'à l'annuler, le champ de la métaphysique et de la philosophie.

Malgré l'habileté qu'il y déploie, l'insuffisance de la théorie de d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur et la direction actuelle des vents dépendraient en effet, suivant elle, aujourd'hui encore, de l'état initial des couches atmosphériques, sans que les frottements et les chocs renouvelés depuis le commencement du monde en aient dissipé l'influence. Le prix accordé à d'Alembert fut-il donc le résultat d'une méprise, et le titre de membre de l'Académie de Berlin était-il immérité? Il y aurait grande injustice à le croire. Dans l'ouvrage sur la cause des vents on reconnaît à chaque page le grand géomètre profondément instruit de la science du mouvement et capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais précèdent les chefs-d'oeuvre et les préparent, parce qu'ils perfectionnent l'instrument des recherches en enseignant à le manier avec plus d'élégance et de sûreté.

D'Alembert, suivant les conséquences de son principe de dynamique, en a fait l'application à la théorie de la précession des équinoxes, et son livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel.

Les pôles de la terre, à moins de chocs que rien ne fait prévoir dans l'avenir et que rien ne prouve dans le passé, sont immobiles à la surface; ceux du ciel, au contraire, se déplacent sans cesse par rapport aux étoiles fixes. C'est la grande découverte d'Hipparque. Le pôle, autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le rayon mesure 23° 1/2 et, s'avançant de 50" environ par an, en fera le tour en vingt-six mille ans. L'équateur, perpendiculaire à la ligne des pôles, tourne nécessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il coupe le plan écliptique, qui est fixe, en des points variables. Ces points sont les équinoxes, qui comme le pôle, par conséquent, accompliront leur révolution en vingt-six mille années.