Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en 1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre triomphant: Alæ telluris fractæ, une dissertation devenue fort rare. Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples, souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent très-minutieusement.

Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde.

On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt. L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.

Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, découragé, paraissait cependant passer condamnation.

«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on changer la nature des corps?»

Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de 1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie, soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée fort utile et lui valut une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être jugé complet et définitif, produisit une grande sensation.

Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur de France en Angleterre.

«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais, nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant horloger comme sans doute nous en avons.»

L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il était âgé de soixante-dix ans.

L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie. Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux, président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de l’expédition.