Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou iniques.

Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule? comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces jugements.»

Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement, une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les obscurcissent.

L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur règle et leur loi: Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon sens mis en formules.

Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme excellents. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur monsieur plus que Fontenelle en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans défauts, et le titre de plus que Fontenelle est une des exagérations habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement.

Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion, il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel:

«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.»

A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet, un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur impatiente pour le progrès.

Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait souvent les applaudissements et la faveur du peuple.

Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer monsieur plus que Fontenelle.