Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda, comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois. Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre de secrétaire si heureusement confié à Cuvier.

Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie des sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses travaux académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et Voltaire, après avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse, restèrent jusqu’à leur dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme lui de ces deux grands hommes, Turgot lui accorda une grande part de sa confiance. Son dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion de la tourmente révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments pamphlets et d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la municipalité de Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention nationale. Mais les illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs cruellement expiées n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la tâche douloureuse de les raconter ici et de les juger.


LES GÉOMÈTRES.

Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a égalé les savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant plus heureusement né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins plus assidus, un milieu plus vivifiant et plus favorable. Son père, Constantin Huyghens, homme de grand jugement, habile dans les arts, versé dans les lettres et dans les sciences, avait su mériter par lui-même la haute position et la confiance publique dont sa famille était depuis longtemps investie. Plusieurs missions diplomatiques habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient fait en France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi Louis XIII lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son mérite, avait ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or que ses descendants étaient autorisés à y placer comme lui. Père de cinq enfants tous remarquables par l’intelligence, Constantin appela à orner et à éclairer leur esprit les maîtres les plus excellents d’un pays illustre entre tous par la culture intellectuelle. En même temps que les langues anciennes, le jeune Christian apprit les langues étrangères, et tandis que dans les sciences il dépassait rapidement ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le dessin assez pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et d’y prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut d’ailleurs qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour lui:

Et minus hic ovo non discrepat ovum,

dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.

Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus habiles.