L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne voyageait pas seulement en philosophe.

«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante et de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la mer nous aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre paradis terrestre dont il m’a fait une si belle description. Je ne crains plus tant qu’il se trouve auprès de vous que je le craignais il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était à la Haye ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd’hui, mais en grand secret, que si vous n’y prenez garde, on l’arrêtera ici pour toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait partager en vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une visite à une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait faire connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre, quoiqu’il ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille qu’une après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela, monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n’est bon à rien.»

Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait mieux fait de ne pas imprimer.

On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de mal rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal, «qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice de l’esprit.» Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, et publiés pour la première fois par M. le comte Foucher de Careil, prouvent que la prétention n’était pas excessive:

Sous le climat gelé de ces terres chagrines
Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison,
Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines
D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.

Par la rigueur du sort et de la Parque infâme
Cy-gist Descartes au regret de l’univers;
Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme
Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.

Cette âme, qui toujours en sagesse féconde
Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux,
Après avoir produit le modelle du monde,
S’informe désormais du mystère des cieux.

Nature, prends le deuil, viens plaindre la première
Le grand Descartes et montrer ton désespoir.
Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière;
Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.

Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des membres de l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans après, épuisé de forces et engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par la vieillesse prématurée de l’esprit et du corps.

Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat de son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. Deux de ses écrits surtout, le Traité sur le pendule et la Théorie de la lumière, vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.