Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant, par sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres français; acceptant comme lui les théories infinitésimales, il contribua à les répandre, sinon à les accroître et à les affermir. Lorsque, dans le sein de l’Académie, l’ancienne géométrie, représentée par Rolle et Galois, voulut tenter un dernier effort contre les nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais avec plus de conviction et de force que de véritable talent, et la discussion fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les questions les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son caractère propre, et ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser aucun refuge à l’erreur.
Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion pour la science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à bien peu de frais. Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était instruit seul. En pénétrant avec ardeur dans la science des nombres, il rencontra l’algèbre et s’imagina avoir fait de merveilleux progrès.
Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas. Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz et de Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère. Affectant de confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement distingué, il prétendait par quelques exemples mal compris renverser l’analyse nouvelle. Sans entrer dans le détail et sans rien opposer à la vérité des démonstrations, il reprochait vaguement et mal à propos aux nouveaux calculs de supposer l’infini en le comprenant dans les résultats aussi fréquemment et aussi hardiment que le fini, et d’admettre des grandeurs infiniment petites qui cependant peuvent se résoudre en d’autres grandeurs infiniment plus petites, et ainsi de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de répondre, et laissa à Varignon tout le poids de la discussion qui franchit bientôt les bornes de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la compagnie, Rolle trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients, et Saurin, qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le combattit de toutes ses forces.
Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant de Grenoble, dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la carrière. Orateur véhément et fort applaudi dans son parti, Saurin s’était compromis par trop de hardiesse, et plusieurs années avant la révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se réfugier en Suisse. Il y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure considérable dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste, sa doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant lui, dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude il n’y avait pas de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent, sur cette question et sur quelques autres, un formulaire que les ministres furent obligés de signer sous peine d’être exclus de toute fonction lucrative. Les Français réfugiés s’y refusèrent d’abord; mais le premier emportement se calma peu à peu, et tous les jours il s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se résignait à signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat, il éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont on se contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps après en épousant Mlle de Crouzas, à une des premières familles du pays. Toujours imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons, et les persécutions le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments avec ses confrères firent naître des doutes dans son esprit; il demanda pour les éclaircir un entretien à Bossuet, qu’il ne connaissait pas. Les sauf-conduits nécessaires lui furent expédiés. Après de longues discussions, il se déclara satisfait sur tous les points, et abjura sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour toujours de Bossuet un puissant et zélé protecteur. Mme Saurin, retirée alors dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle reçut d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse cependant finit par l’emporter, et après bien des luttes et des difficultés, qui amenèrent même des dangers sérieux et une détention dont on ne pouvait prévoir l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour son apostasie, toujours protégé par Bossuet, put enfin s’établir à Paris en terminant par là cette période agitée de son existence, qu’il appelait plus tard le roman de sa vie.
Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première force, il commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études et dans l’ardeur d’une initiation toute récente qu’il rencontra les objections de Rolle et tint à honneur d’y répondre; la lutte entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage reste à Saurin qui défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put servir d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour lui demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas dans un certain temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie, plus préoccupée de la forme que du fond, blâma également les deux adversaires, en rappelant M. Rolle aux statuts de l’Académie dont il avait l’honneur d’être membre, et M. Saurin à son propre cœur. Peu de temps après cependant, Saurin était nommé membre associé de l’Académie. Ses nombreux mémoires, insérés de 1707 à 1731, montrent, avec la connaissance des mathématiques pures, la préoccupation constante de faire triompher les théories physiques de Descartes. Les tourbillons étaient pour lui une réalité et l’attraction newtonienne une chimère. En abandonnant les traces du maître, c’est Descartes qu’il voulait dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les anciennes ténèbres du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous préserver. «On entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il parle des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût jamais prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la clarté, et pour un système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant de ne goûter que ce qui leur appartient.»
Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et imprévu devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café, celui de la Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens de lettres, étaient divisés par des rivalités et des haines violentes. Quelques couplets satiriques et injurieux coururent dans le café. J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils lui attirèrent de telles menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années après, d’autres couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la grossièreté près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent remis mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau. Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra des coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni réparation, Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices vraisemblables, crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On produisit un exemplaire des couplets écrit de sa main; l’accusation y vit un brouillon; suivant Saurin c’était une copie. Il composa pour sa défense un mémoire considéré par Voltaire, malheureusement fort partial, comme un des ouvrages de cette nature les plus adroits et les plus véritablement éloquents. Après une détention préventive de plus d’une année, Saurin fut acquitté faute de preuves, et il serait bien plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans un sens ou dans l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner, comme Clément Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses accusateurs:
Si mentez vous bien par la gorge.
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Il ne sortit oncq de ma forge
Un ouvraige si mal limé.