En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la physique, qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles de son époque, il n’est pas hors de propos de mentionner un curieux travail sur la réfraction, dans lequel il croit démontrer que les rayons lumineux décrivent dans l’atmosphère des arcs de cycloïde. Admettant pour la compression de l’air une loi très-différente de celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort vagues, fondés sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite supérieure de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en effet aux molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de Lahire le démontre par des considérations infinitésimales dont la forme étrange, incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec les méthodes de Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de justification, à ceux qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en nier la rigueur.

Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de de Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes s’élèvent verticalement, lors même que les graines sont tournées à contre-sens, et pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour s’enfoncer dans la terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine tire un suc plus grossier et plus pesant, et la tige au contraire un suc plus fin et plus volatil. En effet, dit-il, la racine passe, chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante où les sucs terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès les premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se maintient verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un morceau de liége lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en abrégé le système, dont suivant Fontenelle, la simplicité seule est une preuve. La physiologie végétale était peu avancée, on le voit, au commencement du XVIIIe siècle.

Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument muet jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande difficulté d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne furent nullement brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans oser blâmer les professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup la perspicacité de celui qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour. Sauveur, que les écrits de Cicéron et de Virgile avaient laissé fort indifférent, fut charmé par l’arithmétique de Pelletier du Mans. Tout en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se préparait à obtenir le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette carrière; ce fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu propre à y réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles, et que le peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de trouver d’autres ressources, devint professeur de mathématiques, et malgré sa difficulté d’élocution, les enseigna avec grand succès. Les géomètres, dans ce temps-là, étaient rares, et vivaient, dit Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur, au contraire, s’y livrait complétement; quelques dames même aidèrent à sa réputation, et il devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des plus grands personnages; les enfants de France furent au nombre de ses élèves. Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et on put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si Bossuet ne s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un obstacle insurmontable à ses succès comme médecin. Sauveur calcula pour Dangeau, l’avantage du banquier contre les pontes au jeu de la bassette, qui étant fort à la mode, contribua à l’y mettre lui-même et lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus heureux. Malgré la haute position qu’il avait su se créer, il désira longtemps, sans oser la demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de mathématiques du Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se donnait au concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les épreuves par une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter, mais devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.

Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans contredit au nombre des membres illustres de l’Académie.

Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne portaient en France aucun fruit.

Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout l’usage des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs créateurs. Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et Lagny apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles problèmes de géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient répondu par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir été inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait à peine une mention dans l’histoire des mathématiques.

On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées depuis longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le grand jour où il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé très-exactement le temps d’une petite oscillation sur un cercle de rayon donné. Galilée d’autre part, en étudiant les lois de la chute, non sur le cercle mais sur une de ses cordes, avait trouvé, comme il le devait, un temps tout différent et parfaitement exact aussi. Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait, s’avisa de signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans une lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens, réfuta l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories. Parent là-dessus avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de l’avoir reconnu seul avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet d’une discussion fort aigre pendant laquelle, changeant d’avis une seconde fois, il affirme, toutes réflexions faites, que la formule d’Huyghens est inexacte comme il l’avait pensé d’abord. Saurin se laisse convaincre, est élu membre de l’Académie, et le chevalier de Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté par les raisons contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser conclure. Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et qu’Huyghens s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit ans après la première objection de Parent que la difficulté est enfin tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier de Louville, accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous deux irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque, réfutait une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine mérite qu’on la rapporte:

«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je n’ai pas jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques de Wolfius m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même principe, j’ai cru qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»

Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique les principes de Descartes?