Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699. Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions. Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert. Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais, pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger, en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de 600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer au roi les amusantes merveilles de son génie inventif.
Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien. Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte.
La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux plus riches dessins.
Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche collection des arts et métiers.
Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont montrées comme des modèles.
Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences. C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et les études de son école de Paris.
Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres, et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient les leçons à leurs camarades.
Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet, toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait, suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs, sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais acquis à la science.
Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion, pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que plus pénétrantes et plus fortes.