Cinquième et dernière arrestation.

Estienne, je l’ai dit plus haut, avait trouvé un refuge en Piémont: le malheureux n’aurait jamais dû quitter cet asile. Mais, hélas! il se promettait un si favorable succès des épîtres du Second Enfer, qu’il devança l’assurance officielle et positive de sa grâce. Il eut donc l’imprudence de revenir secrètement à Lyon, pour imprimer ces différentes pièces, en même temps que la traduction française de deux dialogues: l’Axiochus[134] et l’Hipparchus, qu’il attribuait à Platon. Infortuné Dolet! un motif, d’une attraction plus puissante encore que tout cela, le ramenait malgré lui sur le sol d’une patrie marâtre; un motif respectable et touchant, à désarmer, si la chose eût été possible, l’horrible acharnement de ses bourreaux; en un mot, à trouver grâce devant l’enfer même, si, comme dit Virgile, l’enfer savait pardonner:

Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere Manes!

Il voulait revoir, embrasser encore une fois sa femme et son cher petit Claude; il avait hâte aussi de retrouver les enfants de sa plume, cette autre famille sur le sort de laquelle il n’était pas moins inquiet. C’est lui-même qui nous apprend toutes ces particularités intimes:

«Retournant dernièrement de Piedmont avec les bandes vieilles, dit-il au roy très-chrestien dans la dédicace en prose de son Second Enfer, pour avec ycelles me conduire au camp que vous dressez en Champaigne; l’affection et amour paternelle ne permist que, passant prez de Lyon, je ne misse tout hazard et danger en oubly, pour aller veoir mon petit fils et visiter ma famille. Estant là quatre ou cinq jours (pour le contentement de mon esprit) ce ne fut sans desployer mes thresors, et prendre garde s’il y avait rien de gasté ou perdu. Mes thresors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit, tant en latin qu’en vostre langue françoyse; thresors de trop plus grand’conséquence que les richesses terriennes. Et pour ceste cause, je les ay en singulière recommandation. Car ce sont eulx qui me feront vivre aprez ma mort, et qui donneront tesmoignage que je n’ai vescu en ce monde comme personne ocieuse et inutile.»

Dolet n’eut pas longtemps à jouir des embrassements de sa femme, des caresses de son petit fils, de la société de ses vieulx livres et de la révision de ses chers manuscrits. A peine arrivé, nous le voyons déjà ressaisi par les soins de maistre Jacques Devaulx, messager ordinaire de Lyon, qui réclame, à ce propos, mille escuz d’indemnité, tant pour la fuyte industrieuse du dict Dolet, dont il avoit la charge, que pour l’avoir reprins et amené à grands frais, prisonnier en la Conciergerie du Palais, à Paris[135].

Le 4 novembre 1544, la Faculté de théologie étant assemblée, lecture fut faite, en sa présence, d’une proposition françoyse (propositio gallica), extraite d’un ouvrage de Platon, qu’ung certain Dolet (quidam Doletus) avait traduit de latin en français. Cette proposition était ainsi conçue: Après la mort, tu ne seras plus rien du tout. Elle fut jugée hérétique, et conforme à l’opinion des saducéens et des épicuriens. En conséquence, l’examen de ce livre fut commis à des «députés en matière de foi», deputatis in materia fidei... Pardon de ce latin catholique!

Voici le résultat de leur béate censure:

«Quant à ce dialogue mis en françoys, intitulé Acochius (les braves gens voulaient dire Axiochus), ce lieu et passage, c’est à sçavoir: Attendu que tu ne seras plus rien du tout, est mal traduict, et est contre l’intention de Platon, auquel n’y a, ni en grec, ni en latin, ces mots: Rien du tout[136]