Le texte de Platon est ainsi conçu:
«Σωκράτης. Ὅτι περὶ μὲν τοὺς ζῶντας οὐκ ἔστιν, οἱ δὲ ἀποθανόντες οὐκ εἰσίν· ὥστε οὔτε περὶ σὲ νῦν ἐστίν, οὐ γὰρ τέθνηκας, οὔτε εἴ τι πάθοις, ἔσται περὶ σέ· ΣY ΓÀΡ ΟΥΚ ἜΣΕΙ.»
σὺ γὰρ οὐκ ἔσῃ.
Ce que Dolet traduisit de la manière suivante:
«Socrates. Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux vivantz, et quant aux deffunctz, ilz ne sont plus: doncques la mort les attouche encores moins. Pour quoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas encores cy prest à deceder; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout.»
En supposant même qu’Estienne eût fait un contresens dans sa traduction, était-ce une raison suffisante pour brûler le traducteur? Le pensum me semble un peu sévère! Et que serait-ce donc, s’il n’y avait pas eu d’erreur? Tu enim non eris; telle est, littéralement, la version latine du passage de l’auteur grec. Lorsqu’il ajouta: Rien du tout, il est de la dernière évidence qu’au lieu d’altérer le sens du texte, Dolet ne fit que le développer, en lui donnant une extension qu’il comportait implicitement. L’habile humaniste connaissait beaucoup mieux la juste valeur des expressions, que les théologiens ignares qui se mêlaient de le juger... et de le condamner.
Trois monosyllabes: RIEN DU TOUT! Voilà pourtant ce qui a fait brûler un homme!... Oh! l’aimable époque, le bon vieux temps! Et que le sieur Louis Veuillot doit être bien venu, de prétendre nous y ramener!
Cette fois, pas un ami, pas un protecteur, si puissant qu’il fût, n’osa plus intercéder en faveur du malheureux Estienne; et le parlement de Paris porta contre la victime un arrêt définitif de condamnation, dont je vais transcrire l’article principal:
«La dicte Court a condamné le dict Dolet prisonnier, pour reparation des dicts cas, crimes et delicts, à plain contenuz au dict procès contre lui faict; à estre mené et conduict par l’executeur de la haulte justice en ung tumbereau, depuis les dictes prisons de la dicte Conciergerie du Palais, jusques en la place Maubert; où sera dressé et planté, en lieu plus commode et convenable, une potence; à l’entour de laquelle sera faict ung grand feu, auquel, après avoir esté soublevé en la dicte potence, son corps sera jecté et bruslé avec ses livres, et son corps mué et converty en cendres; et a declairé et declaire tous et chascun les biens du dict prisonnier acquis et confisquez au Roy... Et ordonne la dicte Cour, que, auparavant l’execution de mort du dict Dolet, IL SERA MIS EN TORTURE ET QUESTION EXTRAORDINAIRE pour enseigner ses compaignons[137].»
Entouré de ces cannibales du seizième siècle, que fait notre héroïque Dolet?... Il entonne son chant de mort... Écoutez: