Mais alors, objectera-t-on peut-être, Dolet devait avoir pour lui toutes les sympathies du protestantisme. Pourquoi donc, à l’exemple des catholiques, les luthériens et les calvinistes de l’époque ont-ils déployé tant d’acharnement contre lui?

C’est qu’avant tout, Estienne Dolet l’humaniste, Estienne Dolet le cicéronien, était un homme de l’antiquité, un esprit logique et sincère. Profondément hostile aux tendances moyen âge de l’Église catholique, il n’éprouvait pas une moins grande répugnance pour cette réforme qui, au bout du compte, n’en était pas une. Ce n’était pas vers Luther ou Calvin qu’il marchait; c’était ailleurs, bien plus loin, du côté de Voltaire. A quoi bon, en effet, s’arrêter à moitié de la route? Aïeul intellectuel des vrais réformateurs, des francs révoltés du dix-huitième siècle, Dolet avait raison deux siècles trop tôt. Contemporain de Diderot,

Il eût pu travailler à l’Encyclopédie;

mais, à coup sûr, il ne serait pas mort sur le bûcher de la place Maubert.

En un mot, et Maittaire l’avoue lui-même[148], à une époque où le christianisme se fractionnait en tant de sectes divergentes qui se brûlaient et se damnaient mutuellement, notre Estienne, également antipathique à Rome et à Genève, ne voyant que tyrannie et corruption d’un côté, qu’ambition et hypocrisie de l’autre, que fanatisme atroce des deux parts, aima mieux, je l’ai déjà dit, s’en tenir aux vérités générales et inattaquables, que de prendre lâchement parti pour telle ou telle faction religieuse. Ce n’était donc ni un protestant, ni un catholique, encore moins un athée; c’était,—et, quoi qu’en puissent dire certaines gens, le titre est glorieux pour tout homme qui veut être vraiment homme,—c’était un LIBRE PENSEUR.

[143] V. plus haut, ch. III, [p. 45].

[144] «Male apud multos cum papistas tum protestantes, quoad suam de religiosis rebus opinionem, audit Doletus.» (Vol. cité, p. 101.)

«Auprès de beaucoup, papistes ou protestants, une mauvaise réputation s’attache à Dolet, relativement à ses opinions en matière religieuse.»

[145] «Nec satis adhuc potui comperire, quid in causa fuerit, ut sinistram hanc famam consequeretur.» (Vol. cité, p. 101.)

«Je n’ai pas encore pu me rendre compte du motif qui lui a valu cette sinistre réputation.»