— « C’est bien mon tour de quart en bas, maintenant, hein ? »
Le servo-moteur cliqueta, stoppa, cliqueta de nouveau, les yeux de l’homme de barre se projetaient hors de son visage vers la rose des vents de l’habitacle, comme deux oiseaux de proie affamés s’abattant sur un morceau de viande. Dieu sait depuis combien de temps il avait été laissé là, à la barre, oublié de tous ses camarades.
Aucune heure n’avait été piquée ; il n’y avait pas eu de relève ; le vent avait balayé règle, coutume, emploi du temps mais lui, il essayait tout de même de garder cap au nord-nord-est. Le gouvernail pouvait bien être enlevé, les feux pouvaient bien être éteints, les machines brisées, et le navire prêt à rouler sur le flanc, sur le dos, comme un cadavre, il ne savait plus de rien. Son unique souci était de conserver sa jugeotte, et la direction — souci mêlé d’angoisse, car la rose de compas, se trémoussant sur son pivot et brinquebalant de droite et de gauche, parfois semblait décrire un tour complet. Sa contention d’esprit devenait douloureuse ; et il avait une peur horrible que toute la timonerie ne fût emportée. Des montagnes d’eau ne cessaient de s’écrouler sur elle. Quand le navire faisait un de ces plongeons désespérés, les coins de ses lèvres se pinçaient.
Le capitaine Mac Whirr leva les yeux sur la montre d’habitacle, vissée à la cloison ; les aiguilles noires, sur le cadran blanc paraissaient immobiles. Elles marquaient une heure et demie du matin.
— « Un nouveau jour », murmura-t-il pour lui-même.
Mais le lieutenant l’entendit, et, levant la tête comme quelqu’un qui pleure parmi des ruines :
— « Vous ne le verrez pas se lever ! » s’exclama-t-il.
On pouvait voir ses poignets et ses genoux s’entrechoquer avec violence.
— « Non ! Bon Dieu ! vous ne le verrez pas !… »
Puis il renfonça sa face entre ses poings.