Je suis sain et sauf mais très-abattu. La mort de mes deux officiers me cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donné ma vie.
Un homme poussé au bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat, sent un immense dégoût s'emparer de son âme, et se laisse insensiblement aller à croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruautés lui sont indifférentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne la peine de la défendre. Il en arrive ainsi au dernier degré de l'apathie. C'est le moment de réagir avec vigueur, car le découragement est voisin de la lâcheté, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne vaut plus rien.
Cependant, de tout ce chaos d'idées et de réflexions se dégage une chose: j'ai enfin assisté à un vrai combat.
Que de scènes navrantes dont j'ai été témoin!
Une entre autres m'a frappé. Un jeune caporal alsacien reçoit une balle dans la cuisse et tombe. Il se traîne, cherchant à suivre les autres qui escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers l'ennemi, et fait un feu précipité.
On l'entoure, et un grand nègre, lui assénant un coup de bâton sur la tête, cherche à le dépouiller de ses vêtements.
Le caporal, évanoui sur le coup, revient vite à lui, et se défend en désespéré.
Son adversaire le bourre de coups de couteau, et à chaque blessure le caporal répond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il expire. Le nègre n'a pas joui longtemps des vêtements du caporal. Dix fusils s'étaient dirigés vers lui, et avant de s'être éloigné de sa victime, il tombe, et sa tête va heurter la poitrine de l'Alsacien.
Ils sont au moins unis dans la mort.
Un autre épisode, dont le funèbre héros était un sergent de ma compagnie, m'a aussi violemment remué.