Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux piccolo.

La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte que j'ai encore.

Il y a loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon instrument, et mon mère ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi, dès mon enfance, un talent musical de première venue.

Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces distractions.

Mon second lieutenant dans l'armée américaine était d'une force remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune auteur d'aussi louables efforts.

Nous étions alors campés sur les bords du Black Cypress Bayou, près de
Jefferson.

Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe, et le bureau du général auquel j'étais attaché, se dressait en face, à quelques mètres.

Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse, d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.

Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de ce penchant, je persistais à être de plus en plus privé.

Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves, amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.